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septembre 2018  I  Note  I  CS  I  État et tendance

La démographie, une pressions indirectes identifiées par l’Ipbes

Cette note a été rédigée par les membres du Conseil scientifique 2018-2021 de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), avec la contribution et la relecture des membres de l’équipe FRB. 

Ce travail a été réalisé avec le soutien du Ministère de la transition écologique.

 

Quel(s) rôle(s) a joué et continue de jouer l’augmentation continue du nombre d’humains dans l’érosion – mais aussi l’évolution au sens darwinien – de la biodiversité ? Ce travail examine la démographie, une des pressions indirectes identifiées par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes), en partant d’une approche par le nombre d’humains, intégrant peu, à ce stade, les autres dimensions de la démographie, comme les facteurs socio-économiques qui en déterminent la structure.

 

Il a été rédigé avec un regard émanant majoritairement des sciences de l’écologie et appelle à un élargissement, tenant plus compte des sciences humaines et sociales : il se veut, ainsi, point de départ d’échanges et de collaborations avec d’autres approches.

La démographie, une pressions indirectes identifiées par l’Ipbes

Ce travail s’appuie sur une brève synthèse de la littérature scientifique publiée entre 2019 et début 2021 et a bénéficié de relectures par les membres du Conseil scientifique de la FRB. Il est original en ce qu’il est focalisé sur le réseau des liens entre la biodiversité et le facteur indirect sans doute le moins exploré de ce point de vue : la démographie humaine.

 

Première approche de mise en évidence des impacts entre démographie humaine et biodiversité, fondée sur les résultats de travaux de recherche, il a vocation à se poursuivre et à être enrichi par des échanges en interne et l’ensemble des partenaires de la Fondation. Les fiches présentées ci-après approfondissent les éléments de connaissance autour de la démographie humaine (FICHE 1) et de la manière dont elle peut influencer les facteurs directs et certains facteurs indirects façonnant la biodiversité (FICHES 2 à 11). La quantification de l’effet de la croissance de la population humaine sur l’érosion de la biodiversité, par rapport à d’autres facteurs de pression, comme le changement climatique par exemple, reste, quant à elle, un aspect peu abordé dans la littérature et constitue à ce titre un « front de science », une question appelant à des recherches inédites.

 

Dans son récent rapport sur l’état et les tendances de la biodiversité mondiale (années 1970-2050), l’Ipbes dresse le constat de l’impressionnante détérioration de la biosphère à toutes les échelles spatiales, ainsi que de l’exceptionnelle rapidité de l’érosion de la biodiversité – des gènes aux communautés d’espèces – la dégradation des écosystèmes.

 

Parallèlement :

  • le nombre d’humains a triplé au cours du demi-siècle écoulé ;
  • en sept décennies, de 1950 à 2019, le produit intérieur brut (PIB) global par habitant a presque quintuplé, passant de 3 500 à 17 000 dollars internationaux (réf. prix 2011) alors que la population mondiale passait de ∼2,5 à 7,7 milliards d’humains ; l’activité économique s’est alors construite sur l’exploitation de ressources finies rendant ce modèle non soutenable (Barrett et al., 2020) ;
  • les besoins en énergie et matières premières se sont accrus de concert avec l’intensification du commerce international (Gephart & Pace, 2015 ; Wiedmann & Lenzen, 2018 ; Liu et al., 2019 ; Scheffers et al., 2019 ; Green et al., 2019 ; Xu et al., 2020) ;
  • la superficie des zones urbaines et du réseau de leurs infrastructures a doublé en trois décennies (Johnson & Munshi-South, 2017 ; Weiss, 2018) : plus d’une personne sur deux vit aujourd’hui en ville et ce chiffre devrait être porté à deux sur trois en 2050 ; la taille des villes a augmenté de manière exponentielle depuis 1950 et les 28 premières agglomérations dans le monde, en 2030, auront des effectifs proches ou supérieurs à 20 millions d’habitants (United Nations, 2018) créant une demande en infrastructures et approvisionnements (énergie, alimentation, etc.) ;
  • les terres consacrées à l’agriculture et à l’élevage occupent désormais plus du tiers des surfaces continentales (Ipbes, 2019) et, si une grande partie des terres a historiquement été utilisée par les humains, l’intensification de l’utilisation a concouru à l’érosion de la biodiversité (Ellis et al., 2021).

 

>> Fiche 1 : Dynamique de la démographie humaine. 

 

La plupart des « objectifs d’Aichi », définis par la Convention sur la diversité biologique (CDB), ne sont pas atteints (Ipbes 2019, fig. SPM6). Les trajectoires actuelles du développement des sociétés humaines sont incompatibles avec l’accomplissement des objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies, spécialement ceux relatifs à la pauvreté, la faim, l’eau, l’urbanisation, les océans et les terres (Ipbes 2019, fig. SPM7). L’extraordinaire essor de la production de nourriture, d’aliments pour animaux, de matériaux et d’énergie est accompli au détriment de services écosystémiques tels que la régulation du climat, la qualité des eaux continentales et marines, de l’air et des sols (Steffen et al., 2015, 2018 ; Springmann et al., 2018 ; Jouffray et al., 2020). Nombre de ces activités impriment à la surface de la planète une signature caractéristique de l’Anthropocène1 (Lewis & Maslin, 2015 ; Waters et al., 2016), dont le changement d’usage des terres (artificialisation, etc.) et la transformation des écosystèmes.

 

 

L’enrichissement des bases de données et l’analyse des flux d’information permettent aujourd’hui d’appréhender ces bouleversements à l’échelle pluri-décennale, et de porter à connaissance des synthèses globales de l’intensité de l’exploitation (et des projets de mise en exploitation) des ressources de la planète. Sans prétendre à l’exhaustivité, des constats avérés sont établis en ce qui concerne les ressources alimentaires (FAO, 2020 ; IPCC, 2019), biologiques (par ex. génétiques, Blasiak et al., 2018 ; FAO, 2019a), mais aussi minières (par ex. celles des fonds océaniques, Miller et al., 2018), ou encore les ressources en eau douce, indispensables aux services écosystémiques (Pekel et al., 2016 ; Abbott et al., 2019 ; Immerzeel et al., 2019 ; Schyns et al., 2019), sans méconnaître ni les risques afférents (Liu et al., 2019 ; Nienhuis et al., 2019), ni la percolation des activités humaines dans les espaces réservés à la préservation de la biodiversité (Ramirez-Llodra et al., 2011 ; Dureuil et al., 2018 ; Kroner et al., 2019 ; Martin et al., 2020). Quant aux stocks halieutiques, ils sont soit exploités au maximum de leur potentiel de renouvellement, soit surexploités pour un tiers d’entre eux (FAO, 2019b, 2020 ; Taconet et al., 2019).

 

>> Fiche 2 : Tensions entre besoins de l’humanité et « capacité » de la biosphère

 

Au-delà de ces constats, l’Ipbes a élaboré un modèle conceptuel qui distingue, d’une part, les « moteurs directs » de l’érosion de la biodiversité (amplification des usages de l’océan et des terres, exploitation des écosystèmes, changement climatique, pollutions, espèces exotiques envahissantes) et d’autre part les « moteurs indirects », c’est-à-dire les causes profondes des atteintes à la biodiversité, dont la démographie humaine, la consommation, l’économie, les échanges commerciaux, les progrès technologiques, les institutions, la gouvernance, etc. étayés par un système de valeurs et de choix de comportement (Ipbes, 2019, fig. SPM2, SPM9). Ces moteurs indirects rétroagissent et aggravent les pressions directes exercées sur la biodiversité.

Les interactions entre la biodiversité et les moteurs directs ont été – et demeurent – l’objet de nombreuses recherches. En revanche, l’étude des relations entre la biodiversité et les moteurs indirects, notamment la démographie, semble moins fréquente.

 

Démographie et moteurs directs de l’érosion de la biodiversité

 

>> Fiche 4 : Démographie et changement d’usage des sols

>> Fiche 5 : Démographie et exploitation directe des ressources

>> Fiche 6 : Démographie et changement climatique

>> Fiche 7 : Démographie et pollutions 

>> Fiche 8 : Démographie et espèces envahissantes

 

Démographie et moteurs indirects de l'érosion de la biodiversité

 

>> Fiche 9 : Démographie et technologie

>> Fiche 10 : Démographie et facteurs culturels : l’exemple de la mondialisation du tourisme

>> Fiche 11 : Démographie et maladies infectieuses émergentes

 

S’il existe une incidence de la croissance des populations humaines sur les pressions qui pèsent sur la biodiversité, ce dossier met aussi en lumière le fait que la relation entre le nombre d’humains et la dégradation de l’environnement est loin d’être linéaire.

 

>> Fiche 3 : Démographie, Économie et demande mondiale croissante pour la biomasse

 

Elle permet donc d’envisager un découplage entre démographie et impact humain, découplage qui impliquerait une réduction des pressions directes (par l’éducation, la réglementation ou les incitations de toute nature, etc.) ainsi que des actions menées sur des facteurs indirects de pression (par la réflexion sur certaines technologies, modes de gestion des espaces, de consommation, de modèles économiques, de gouvernance, de fiscalité, réglementation, etc.).

 

Ainsi, alors que la consommation des ressources naturelles et des biens de consommation par habitant s’accroît et se mondialise entre pays développés et pays émergents, la réduction des impacts anthropiques, dans un contexte de croissance de la population humaine, pourrait passer par une réduction et une rationalisation de l’utilisation globale des ressources naturelles – réduction et rationalisation qui, elles-mêmes, sous-entendent une révision des modes de production au niveau mondial et une meilleure répartition des ressources. Ce levier d’action semble le plus facile à envisager dans la mesure où agir sur les évolutions démographiques reste un sujet épineux et suppose, de plus, un effet d’inertie. Par ailleurs, il est aussi démontré que certaines modalités de gestion des espaces naturels ou anthropisés s’avèrent favorables à la biodiversité.

 

Un dernier élément de réflexion autour de cette nécessaire transition vers la durabilité souligne qu’elle ne pourra sans doute pas se faire sans un profond changement de notre rapport au vivant et de notre regard sur la biodiversité, souvent réduite à un ensemble de « ressources » pour l’espèce humaine.

 

Messages-clés
  • L’effondrement de la biodiversité est concomitant de l’épuisement des ressources naturelles consécutivement à une demande sans cesse croissante.
  • La démographie humaine aggrave de manière indirecte les pressions sur la biodiversité. Elle exerce une influence sur les facteurs directs de pression que sont le changement d’usage des sols, le prélèvement des ressources, le changement climatique, la pollution et la propagation des espèces envahissantes. Elle intervient également sur les pressions indirectes.
  • La question des impacts de la démographie humaine sur la biodiversité ne peut pas être examinée indépendamment des autres facteurs de pressions indirectes comme les modes de production et de consommation.
  • Pendant la plus grande partie de leur histoire, les populations d’Homo sapiens sont restées numériquement limitées. Elles se sont accrues au cours de la révolution néolithique, mais le nombre total d’humains n’a jamais atteint 500 millions avant l’an 1500. Le premier milliard a été dépassé vers 1804, le deuxième 125 ans plus tard, mais 12 ans seulement ont séparé le sixième (1998) du septième (2011). De fait, c’est au cours du dernier demi-millénaire que l’humanité a vécu de nombreuses révolutions de natures variées (démographique, sociale, économique, technologique, médicales, etc.). La prise de conscience de la « crise environnementale » s’amplifie depuis la seconde moitié du XXe siècle.
  • Selon l’Organisation des Nations Unies, le nombre d’humains devrait atteindre 9,7 milliards en 2050, puis 11 milliards en 21002. Globalement, d’ici à la fin du siècle, la population croîtrait continûment (la probabilité d’atteindre un palier, voire de diminuer, est faible).
  • Il existe une corrélation spatiale positive entre les régions historiquement à forte biodiversité et l’accroissement récent ou actuel des peuplements humains qui s’y trouvent (Luke, 2007 ; Cincotta et al. 2000 ; Williams, 2013). D’après Williams (2013), il s’agit souvent d’une croissance démographique récente qui pose la question du maintien de ces hot spots de biodiversité à moyen ou long terme.
  • Il existe très probablement deux tendances dans l’incidence des populations humaines sur la biodiversité.
    • La première est strictement liée au nombre d’humains : l’impact augmente avec ce nombre. La démographie, dans ce cas, aggrave les pressions sur la biodiversité par une relation positive due au nombre d’humains présents : changement croissant d’usage des terres et de leur artificialisation (expansion agricole pour les cultures ou l’élevage extensif, emprises industrielles, urbaines, d’infrastructures ou énergétiques), augmentation des prélèvements de biomasse (notamment la pêche industrielle, le commerce d’animaux sauvages, etc.), accroissement des pollutions agricoles, industrielles ou domestiques, accroissement des émissions de gaz à effet de serre et donc du changement climatique ou, à l’inverse, au travers de certaines pratiques extensives, à l’exemple de l’élevage extensif, très consommateur de terres ou encore, dans certaines régions tropicales, au travers de la simple croissance des défrichements associés aux cultures traditionnelles sur brûlis, source de déforestation d’ampleur croissante, le développement de la pêche industrielle, l’extension récente des cultures énergétiques et des surfaces dévolues aux énergies renouvelables, etc.
    • La seconde tendance est, elle, pour partie déconnectée de la dimension démographique et peut être liée à l’attrait particulier, et parfois temporaire, de populations humaines pour une ressource spécifique, animale (comme le castor ou la rhytine, un gros sirénien herbivore du détroit de Béring) ou végétale (comme le bois de rose ou d’autres essences rares) dont la valeur augmente à mesure qu’elle devient rare (Gault et al. 2008 ; Hall et al. 2008). Elle peut être aussi due au souhait de voir disparaître un compétiteur (comme le bison) ou une espèce considérée comme nuisible, ou d’accéder à une technologie plus efficace.
  • En résumé, même si le strict nombre des humains n’est pas nécessairement le facteur explicatif prépondérant (notamment dans les modèles d’extinction de la mégafaune), c’est presque toujours la rupture démographique avec l’arrivée d’humains associée aux ruptures de consommation de biens et de services, avec de nouveaux usages et aux ruptures technologiques qui peuvent être mises en cause (Holdaway et al. 2014).
  • Les impacts de la démographie sur la biodiversité ne sont pas linéaires. Même si l’accroissement considérable des populations humaines s’accompagne d’un déclin inégalé et brutal de la biodiversité, des populations humaines, même réduites, peuvent avoir des impacts catastrophiques et irréversibles sur la biodiversité.
  • Promouvoir des sociétés plus sobres et des modes de gestion des ressources naturelles plus durables par des politiques publiques ad hoc a des conséquences favorables sur la biodiversité. Les politiques publiques peuvent permettre de contrôler et réduire notablement ces impacts :
    • Agir sur les pressions directes sur la biodiversité est un prérequis indispensable pour limiter son érosion.
    • Agir sur les facteurs indirects nécessite des actions telles que l’éducation, la communication ou les incitations collectives ou individuelles (réglementaires ou financières). Agir sur les facteurs indirects nécessite une bonne connaissance des relations (pratiques et connaissances) des populations à la biodiversité, dans leur diversité.
    • La sanctuarisation d’espaces sans intervention humaine permet de contribuer à sauvegarder la biodiversité.
    • Transformer notre regard sur la biodiversité par une approche « évocentrée » de la conservation et mieux prendre en compte les relations entre les sociétés humaines et la biodiversité contribuera à réduire les pressions anthropiques sur celle-ci.

 

 

___________

1        Désigne une ère géologique dominée par les humains, stratigraphiquement distincte de l’Holocène.
2        Intervalle de prévision à 95 % : 9,5-12,8 milliards.

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