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Article Publié : 26 janvier 2026

Les subventions néfastes : le coût caché de la destruction du vivant

Lecture : 9 min

Chaque année, les États injectent des milliers de milliards de dollars dans des activités qui dégradent la planète. Alors que la communauté internationale s’accorde sur l’urgence de restaurer la biodiversité, le système économique continue, paradoxalement, à financer sa disparition. Les subventions néfastes constituent aujourd’hui l’un des principaux obstacles à la transition écologique – mais aussi, potentiellement, l’un de ses leviers les plus puissants.

Un soutien massif aux pratiques destructrices

Les chiffres donnent le vertige : entre 1 400 et 3 300 milliards de dollars de subventions publiques sont encore accordés chaque année aux pratiques responsables du déclin de la nature – énergies fossiles, agriculture intensive, pêche industrielle, exploitation forestière ou infrastructures non-durables alors que moins de 150 milliards sont dédiés à la protection et la restauration de la biodiversité. Ces montants, en hausse constante depuis dix ans, génèrent selon les estimations plus de 10 700 milliards de dollars d’externalités négatives – pollution, érosion des sols, déforestation, émissions de CO₂, déclin des espèces. Autrement dit, les États dépensent beaucoup plus pour détruire les écosystèmes que pour les restaurer et les protéger. Et ce paradoxe alimente une mécanique perverse : les subventions permettent à des activités qui détruisent la base même de la prospérité économique d’être rentables…alors que sans cette base, elles ne le seront sans doute pas, ou beaucoup moins à moyen ou longs termes.

 

 

Des signaux économiques biaisés

Les effets de ces incitations perverses se propagent dans toute l’économie. Pour les entreprises, elles faussent les signaux de marché en combinant soutien public et impunité face aux dommages environnementaux. En abaissant artificiellement le coût des intrants polluants et des pratiques intensives, tout en dispensant aux acteurs les plus impactants de réparer ou de compenser leurs externalités, elles rendent rentables des modèles destructeurs. Ce biais encourage la surproduction, l’épuisement des ressources naturelles et retarde le développement d’innovations durables.

 

À l’inverse, la mise en oeuvre des pratiques vertueuses coûtent parfois plus cher, en particulier si ces pratiques diminuent les rendements. Pour les consommateurs, elles modifient les comportements : les produits issus de chaînes destructrices de biodiversité sont moins chers, tandis que les alternatives plus respectueuses de l’environnement restent marginales ou hors de prix. Ainsi, la structure même des prix oriente les choix collectifs dans la mauvaise direction. Tant que la destruction du vivant reste subventionnée, aucune transition crédible ne sera possible.

 

 

 

Le rôle clé du secteur financier

Ces subventions publiques influencent directement les flux financiers privés. Les institutions financières – banques, investisseurs, fonds de pension – soutiennent les secteurs dopés par ces aides, car ce sont souvent les secteurs les plus rentables, faute de signaux économiques clairs ou de cadres réglementaires cohérents.

 

En garantissant la rentabilité artificielle de certaines activités, les subventions néfastes verrouillent le système financier dans une logique d’exploitation du capital naturel.
À l’inverse, leur réforme pourrait réorienter massivement les capitaux privés vers la régénération des écosystèmes. C’est pourquoi la transformation des systèmes financiers et des incitations publiques figure désormais au cœur des stratégies économiques de durabilité.

 

 

Réformer pour libérer des ressources et des signaux

La bonne nouvelle, c’est que le potentiel de transformation est considérable. Réformer ces aides reviendrait à libérer des ressources budgétaires gigantesques, tout en corrigeant les distorsions de prix. Les fonds publics ainsi redirigés pourraient financer la protection de la biodiversité et la restauration écologique, soutenir la transition des filières industrielles et agricoles et accompagner les ménages les plus exposés aux hausses de prix.

 

Cette réforme doit, par ailleurs, être progressive et socialement juste. Elle doit protéger les populations vulnérables, notamment dans les pays où les subventions énergétiques jouent un rôle social, et être accompagnée de nouvelles incitations positives comme des allégements fiscaux pour les entreprises qui investissent dans des pratiques régénératives, le soutien à l’agroécologie, à la circularité ou aux énergies renouvelables. L’objectif n’est pas de punir, mais de réaligner les incitations économiques sur les limites écologiques.

 

 

Des instruments complémentaires à inventer

La suppression des aides néfastes n’est qu’un premier pas. Le rapport sur le changement transformateur de l’Ipbes, encourage une révision en profondeur de l’architecture économique. Il préconise en particulier de taxer les activités particulièrement dommageables afin d’intégrer leurs coûts réels et d’inciter à des choix plus soutenables et à l’inverse, de soutenir par des mécanismes financiers ambitieux les comportements vertueux, qu’ils soient portés par les entreprises ou les ménages. Parallèlement, la réorientation des investissements publics et privés vers la protection et la restauration écologique constitue un levier majeur. Ces transformations doivent impérativement s’accompagner d’une transparence accrue. Les cadres qui promeuvent la double matérialité, économique et écologique, comme la directive européenne Corporate sustainability reporting (CSRD) ou encore les ESRS (European Sustainability Reporting Standards) offrent des standards capables de rendre visibles les dépendances des acteurs économiques à la nature, de mesurer objectivement leurs impacts et de les réduire durablement. En rendant lisibles les coûts cachés de la destruction du vivant, ces dispositifs permettent aussi de valoriser ceux qui contribuent réellement à sa régénération.

 

 

 

Entreprises, ménages, citoyen.nes, États : une responsabilité partagée

Les subventions néfastes ne sont pas un problème isolé de politique publique : elles structurent les comportements de tous les acteurs économiques. Elles conditionnent les décisions d’investissement, les modèles d’affaires, les habitudes de consommation et même les représentations du progrès. Leur réforme représente donc bien plus qu’un ajustement budgétaire : c’est une réorientation culturelle du rapport entre économie et nature. Elle exige de repenser la rentabilité, non plus comme un rendement financier isolé, mais comme une création de valeur partagée – économique, sociale et écologique.

 

 

Un tournant nécessaire pour les changements transformateurs

Dans la logique du changement transformateur, la suppression des subventions néfastes est un point de bascule. Elle constitue le prérequis pour un système économique aligné sur le vivant : sans elle, les politiques de durabilité resteront marginales et les entreprises vertueuses désavantagées. Mais c’est aussi un levier de justice : réformer ces aides, c’est rétablir une équité entre ceux qui détruisent et qui contractent une dette envers les écosystèmes et ceux qui les restaurent. En rendant la destruction plus coûteuse et la régénération plus rentable, on inverse la logique du système. Tant que l’argent public continuera à subventionner la dégradation du vivant (par exemple agriculture industrielle versus agroécologie, ou énergies fossiles versus énergies renouvelables), la transition restera un mirage. La réforme de ces incitations est la condition politique et économique d’un avenir durable.

 

Les subventions néfastes sont le chaînon manquant de la transition écologique : massives, invisibles et profondément ancrées dans les politiques économiques. Les réformer, c’est corriger l’ADN économique qui alimente la crise environnementale.
C’est aussi une opportunité historique de redéfinir la prospérité : non plus contre la nature, mais avec elle.

 

Dans un monde où les ressources se raréfient et les inégalités s’accroissent, ce chantier n’est plus technique, mais stratégique. C’est là que se jouera, dans les années à venir, la cohérence réelle des engagements “verts” des gouvernements, des entreprises et des institutions financières.

Contact

Julie de BOUVILLE

Responsable de la communication internationale

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À l’approche de la douzième plénière de l’Ipbes et de la sortie du rapport sur les entreprises et la biodiversité, la FRB publie un dossier composé d’articles permettant d’éclairer les grandes thématiques liées à celles du rapport et de mieux comprendre les enjeux qui en découlent.

 

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