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Article Publié : 26 janvier 2026

L’entreprise à l’ère du “positif pour la nature”: vers de nouvelles responsabilités vis à vis du vivant

Lecture : 10 min

Et si l’entreprise cessait d’être un simple agent économique pour devenir un acteur du vivant ? Dans un monde confronté à l’érosion rapide de la biodiversité, la responsabilité des entreprises se redéfinit. Loin des discours convenus sur la “durabilité”, une nouvelle exigence émerge : celle du “positif pour la nature”, ou la nécessité pour les entreprises de contribuer à la nature. Une transformation profonde, à la fois économique, culturelle et morale.

De la réduction des impacts à la contribution positive

Depuis des décennies, la responsabilité environnementale de l’entreprise se résume à une logique de réduction des dommages : consommer moins d’eau, émettre moins de carbone, produire moins de déchets. Mais les constats scientifiques récents montrent que cette approche défensive, si elle est indispensable, ne suffit plus.
Face à l’effondrement de la biodiversité, le défi n’est plus seulement d’atténuer les impacts, mais de régénérer ce qui a été détruit.

C’est l’ambition du concept de régénération ou de la formule dite “positif pour la nature”, adopté par un nombre croissant d’acteurs économiques et institutionnels : changer sa pratique afin d’inverser la courbe du déclin de la nature d’ici 2030, et contribuer à la restauration des écosystèmes.

 

Concrètement, cela signifie passer d’une approche “zéro dommage” dans les nouvelles opérations à une approche “valeur pour le vivant” de ces nouvelles opérations. Autrement dit, chaque décision doit intégrer l’effet sur la nature, chaque investissement doit viser un bénéfice écologique mesurable et chaque modèle d’affaires doit renforcer la résilience des écosystèmes dont il dépend.

 

 

Une nouvelle boussole pour les entreprises

Adopter une trajectoire ”régénération”, ou “positive pour la nature” implique de revoir en profondeur les priorités de gestion et de gouvernance. Le rapport sur les changements transformateurs de l’Ipbes identifie quatre piliers structurants :

1. L’ambition, avec des objectifs clairs et mesurables alignés sur la vision mondiale : stopper et inverser la courbe de la biodiversité d’ici 2030.

2. L’intégration de la biodiversité, en faisant de la nature un critère central de la stratégie, de la planification et de l’investissement.

3. L’universalité, en élargissant le périmètre d’action à l’ensemble de la chaîne de valeur — fournisseurs, partenaires, filiales.

4. La cohérence, en reliant la biodiversité à d’autres enjeux systémiques : climat, santé, équité sociale, sécurité alimentaire.

 

Ces principes visent à replacer la nature au cœur des décisions économiques. Une entreprise  déployant la formule “positive pour la nature” ne cherche plus seulement à “faire moins mal”, mais à produire à travers ses nouvelles opérations des effets bénéfiques sur les écosystèmes, tout en préservant sa performance économique.

 

 

 

Une notion puissante, mais structurellement limitée

Il convient toutefois de souligner une limite structurelle au concept de “positif pour la nature” : dans un monde d’impacts cumulés et de chaînes de valeur mondialisées, très peu d’entreprises peuvent prétendre être globalement positives pour la nature. La crédibilité de ces démarches repose donc moins sur une revendication de positivité globale que sur la transparence des impacts résiduels, la clarté du périmètre concerné et la démonstration de bénéfices écologiques mesurables et additionnels. Sans cette exigence, la formule “positive pour la nature” risque de se réduire à un label narratif sans portée transformatrice réelle.

 

Dans les faits, les démarches “positives pour la nature” ne peuvent être évaluées qu’à l’échelle d’activités, de projets ou de segments de chaîne de valeur clairement délimitée, et non à celle de l’entreprise dans son ensemble, sauf transformation profonde de l’ensemble de son modèle économique.

 

Reconnaître ces limites ne réduit pas la responsabilité des entreprises ; au contraire, cela en redéfinit la nature. Il ne s’agit plus de promettre une positivité globale illusoire, mais d’assumer un rôle actif et situé dans la préservation des conditions écologiques dont dépend l’économie.

 

 

Une responsabilité nouvelle : contribuer aux biens communs

Ce basculement transforme la conception même de l’entreprise. Longtemps pensée comme un acteur privé opérant dans un marché concurrentiel, l‘entreprise devient un pilier du bien commun, dont la responsabilité dépasse ses frontières juridiques.

L’entreprise n’agit plus seulement dans son propre intérêt, mais pour la stabilité des systèmes naturels dont dépendent ses activités : qualité de l’air, fertilité des sols, régulation du climat, disponibilité de l’eau, santé des populations.
Autrement dit, la nature devient une infrastructure économique — invisible, mais indispensable — que les entreprises doivent préserver et renforcer.

Certaines d’entre elles s’y engagent déjà : agriculture régénérative, finance à impact, restauration de zones humides, conception circulaire. Ces initiatives ne relèvent plus de la philanthropie, mais de la stratégie : elles visent à garantir la viabilité à long terme des chaînes d’approvisionnement et à réduire les risques systémiques.

 

 

Go️uvernance, finance, mesure : les leviers du changement

Pour devenir  “positives pour la nature”, les entreprises doivent se doter de nouveaux outils afin de leur permettre de mesurer leur impact sur la biodiversité ; d’intégrer la nature dans la stratégie d’entreprise, d’aligner les investissements sur la restauration du vivant, via des mécanismes de transparence et de reporting. Ces dispositifs visent à rendre visible la valeur écologique créée — et de transformer la performance environnementale en actif stratégique. Mais ils exigent une intégrité scientifique : les résultats doivent être mesurables, vérifiables et durables, sans glissement vers la communication opportuniste ou la compensation illusoire.

 

 

 

L’inclusion comme condition de légitimité

Le rapport international de l’Ipbes sur le changement transformateur souligne un point crucial : aucune entreprise ne peut prétendre être “positive pour la nature” sans impliquer les communautés locales. Les peuples autochtones et les populations locales sont souvent les premiers gestionnaires des écosystèmes ; leurs savoirs, leurs droits et leurs moyens de subsistance doivent être au centre des initiatives et doivent être préservés. Cela suppose un partage équitable des bénéfices, la reconnaissance du savoir local et une gouvernance participative des projets liés à la nature. La transition écologique ne peut être juste et durable que si elle associe ceux qui, sur le terrain, entretiennent déjà la biodiversité.

 

Pour les entreprises, cette exigence implique de repenser leurs modes d’intervention : partage équitable des bénéfices, reconnaissance des savoirs locaux, sécurisation des droits fonciers et mise en place de gouvernances participatives dans les projets liés à la nature. Sans cette inclusion, les initiatives dites “nature positive” risquent de rester technocratiques, contestées ou inefficaces.

 

 

Une rupture culturelle ?

Le concept de “positif pour la nature” ne se limite pas à considérer les évolutions techniques : il s’agit d’une rupture culturelle. Il remet en question le cœur du capitalisme industriel : la croyance dans une croissance fondée sur l’extraction infinie. Désormais, la performance se mesure aussi à la capacité de régénérer les conditions du vivant et de garantir une résilience des écosystèmes et des activités économiques sur le long terme. Ce changement de paradigme ne se décrète pas : il s’incarne dans une nouvelle manière de produire, d’investir et d’innover. Les entreprises qui réussiront cette mutation seront celles capables de relier compétitivité et responsabilité écologique, de bâtir une économie de la coévolution — où prospérité humaine et santé des écosystèmes avancent ensemble.

 

 

Le nouveau contrat entre entreprise et vivant

La promesse de “positif pour la nature” redessine la frontière entre l’économique et l’éthique. L’entreprise de demain ne se définira plus seulement par ses profits, mais par sa contribution au bien commun planétaire. Sa raison d’être ne sera plus de dominer la nature, mais d’en être la gardienne et la partenaire. Cette évolution ne relève pas d’un idéal moral, mais d’une nécessité stratégique : dans un monde de crises écologiques, climatiques et sociales, la survie des entreprises dépendra de leur capacité à préserver les fondations naturelles de l’économie.

Contact

Julie de BOUVILLE

Responsable de la communication internationale

FicheMail 

Ipbes 12

À l’approche de la douzième plénière de l’Ipbes et de la sortie du rapport sur les entreprises et la biodiversité, la FRB publie un dossier composé d’articles permettant d’éclairer les grandes thématiques liées à celles du rapport et de mieux comprendre les enjeux qui en découlent.

 

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