Crédits biodiversité : une promesse controversée
Auteure : Julie de Bouville
Relecture : Romain Julliard, Hélène Soubelet, Clément Feger, Nathalie Morata, Pauline Coulomb
L’idée séduit les milieux économiques : créer un marché des “crédits biodiversité” pour financer la régénération du vivant sur la base d’une certification de pratiques positives. À l’image du marché carbone, ces nouveaux instruments visent à canaliser des capitaux privés vers des projets de restauration d’écosystèmes. Mais derrière la promesse d’un financement massif de la nature, experts et institutions internationales alertent : sans garde-fous, ce mécanisme pourrait vite tourner au greenwashing.
Le constat est largement partagé : protéger la nature et restaurer les écosystèmes à l’échelle mondiale nécessiterait plus de 700 milliards de dollars par an, selon les estimations des principales agences internationales. Or, les financements publics et philanthropiques couvrent à peine une fraction de ce besoin. D’où l’idée d’un levier inédit : les crédits biodiversité, des unités financières représentant un gain mesurable de nature, comme une zone restaurée, une espèce protégée, un corridor écologique recréé. Ces crédits pourraient être achetés par des entreprises souhaitant contribuer à des projets de conservation ou, dans certaines propositions plus controversées, compenser leurs impacts résiduels sur la nature. Plusieurs initiatives internationales travaillent déjà à structurer ce futur marché : alliances d’acteurs publics et privés, plateformes d’échange, et standards méthodologiques en cours d’élaboration. L’ambition ? Créer un marché de crédit biodiversité capable d’attirer des flux financiers privés à grande échelle.
Sur le papier, le concept est séduisant. Il permettrait d’associer les entreprises au financement de la transition écologique, en transformant la protection de la biodiversité en actif économique tangible. Mais le risque est grand de reproduire certaines dérives observées sur le marché carbone : crédits non additionnels, bénéfices environnementaux surestimés, ou encore captation des financements par de nouveaux intermédiaires au détriment des acteurs de terrain.
Par ailleurs, à la différence du CO₂, la biodiversité ne se mesure pas en unités standardisées. Comment comparer la restauration d’une mangrove en Asie avec la protection d’une prairie en Europe ? La complexité du vivant rend toute équivalence délicate : une unité biodiversité n’est jamais interchangeable avec une autre, ce qui fragilise la logique même du marché. De plus, sans règles claires, le risque de confusion avec les mécanismes de compensation est élevé. Là où un crédit devrait représenter un gain supplémentaire (voir l’encadré sur les certificats Biodiversité) – un “plus” pour la nature –, il pourrait devenir un simple permis de détruire, servant à légaliser ou légitimer des impacts irréversibles ailleurs.

Pour que ces crédits contribuent réellement à la restauration du vivant, plusieurs conditions s’imposent. D’abord, une intégrité scientifique rigoureuse : les gains de biodiversité doivent être avérés, mesurables et durables dans le temps. Cela suppose une certification par des protocoles standardisés, des indicateurs fiables, un suivi indépendant et des vérifications sur le terrain. La “quantification” de la nature ne peut pas reposer sur des estimations approximatives ou des promesses non étayées. Ensuite, la traçabilité : chaque crédit doit correspondre à un projet vérifiable, avec des informations publiques sur sa localisation, sa gouvernance, les méthodes utilisées et les résultats obtenus. Enfin, la durée pertinente des engagements varie selon les écosystèmes concernés : elle est cruciale pour des milieux à dynamique lente, comme les forêts anciennes, et plus flexible pour des écosystèmes dynamiques ou des pratiques de gestion. Les crédits n’auront de valeur réelle que si les engagements sont durables, avec des garanties contre l’abandon des sites ou la revente opportuniste de projets. À ces critères s’ajoutent deux exigences clés : l’additionnalité — démontrer que le projet n’aurait pas existé sans le financement — et l’absence de fuites, c’est-à-dire le déplacement des pressions écologiques vers d’autres territoires.
Un autre enjeu majeur concerne la gouvernance sociale de ces instruments. La plupart des projets de protection ou de restauration se situent dans des zones habitées par des communautés locales ou autochtones, souvent déjà gardiennes de la biodiversité. Sans leur participation, les crédits risquent de reproduire les logiques extractives qu’ils prétendent corriger, car ils seraient alors conçus et financés sans tenir compte des droits fonciers, des savoirs locaux et des pratiques de gestion durable déjà en place, ce qui aboutirait à capter la valeur créée dans les territoires qui portent l’essentiel des efforts de conservation. L’inclusion ne se résume pas à la consultation, elle implique le partage équitable des bénéfices, la reconnaissance des droits fonciers et l’intégration des savoirs locaux dans la gestion des projets. En d’autres termes, financer la nature ne doit pas signifier privatiser le vivant, mais soutenir ceux qui en prennent déjà soin. C’est aussi une question de crédibilité : un crédit biodiversité n’a de valeur morale et économique que s’il contribue à renforcer la justice écologique.
Dans un contexte où la finance verte — entendue comme opérations et instruments financiers encourageant des activités présentées comme contribuant à des objectifs environnementaux — se développe rapidement, la tentation est grande de présenter les crédits biodiversité comme une solution miracle : une nouvelle classe d’actifs “verts”, porteuse d’image et d’opportunités d’investissement. Mais, sans cadre éthique et réglementaire, ils pourraient devenir un nouvel outil de “greenwashing ”, permettant aux entreprises de se donner une image vertueuse sans modifier leurs pratiques réelles. L’expérience du marché carbone a montré les limites d’un système mal encadré : crédits frauduleux, projets non additionnels, bénéfices environnementaux surestimés. Pour éviter ces dérives, plusieurs experts plaident pour une régulation internationale stricte, des critères de qualité transparents et un contrôle public de la création et de la vente des crédits.

Les crédits biodiversité peuvent devenir un instrument puissant de financement de la nature, mais seulement s’ils s’inscrivent dans une stratégie globale de durabilité.
Ils ne doivent jamais se substituer à l’action directe : éviter et réduire les impacts reste indispensable. Les crédits ne devraient intervenir qu’en complément, une fois ces leviers pleinement mobilisés.
Dans un contexte de pressions cumulées et de dette écologique historique, ils ne sauraient viser une « absence de perte nette » au sens strict. Leur pertinence se mesure plutôt à leur capacité réelle à contribuer à la réduction de cette dette globale.
C’est cette distinction – entre compenser et régénérer – qui déterminera le succès ou l’échec du dispositif.
Le véritable enjeu dépasse la création d’un marché. Il s’agit de repenser le lien entre économie et nature, non pas en marchandisant le vivant, mais en définissant les conditions dans lesquelles des instruments économiques peuvent soutenir sa préservation et sa restauration. Si les crédits biodiversité parviennent à reconnecter la finance aux dynamiques écologiques réelles, en orientant des capitaux vers des projets scientifiquement fondés et socialement légitimes, ils peuvent devenir un outil de transformation systémique.
S’ils reproduisent, en revanche, les logiques spéculatives observées sur les marchés carbone, ils risquent de financiariser la nature au détriment de sa protection, en privilégiant la standardisation des actifs et la recherche de rendement, et d’éloigner la finance des objectifs de conservation effective de la biodiversité.
Dans les deux cas — qu’ils constituent un levier de transformation écologique ou qu’ils reproduisent des logiques financières existantes — ils annoncent une mutation profonde : celle d’une économie qui apprend, peut-être, à compter autrement. Non plus seulement en dollars ou en points de croissance, mais en hectares restaurés, en espèces sauvées et en relations renouées entre les humains et le vivant.
Certificats biodiversité : changer de logique pour financer le vivant
Le débat sur les outils économiques au service de la biodiversité révèle une ligne de fracture nette : faut-il chercher à compenser les atteintes portées au vivant ou reconnaître, dans une toute autre logique, les actions qui lui sont bénéfiques ? La notion de « certificat biodiversité » s’inscrit clairement dans la seconde option et marque une rupture avec les mécanismes classiques de compensation.
Un certificat biodiversité ne correspond pas à un droit à détruire contre paiement différé. Il ne vise pas à annuler ou à équilibrer un impact négatif mesuré ailleurs. Il sert à reconnaître et à financer des actions qui produisent des effets positifs sur les écosystèmes : restauration de milieux dégradés, conservation d’habitats, pratiques de gestion favorables à la biodiversité. La contribution est volontaire et indépendante de toute obligation réglementaire de réparation.
Cette distinction est centrale. Les mécanismes de compensation ont montré leurs limites : difficulté à établir des équivalences écologiques crédibles, pertes irréversibles, décalages spatiaux et temporels entre destruction et restauration. En se plaçant hors de cette logique, le certificat biodiversité revendique une approche différente : soutenir la biodiversité pour elle-même, et non comme variable d’ajustement d’un dommage.
L’ambition est aussi financière. En dissociant contribution et compensation, ces certificats entendent attirer des financements privés vers des projets favorables à la nature, y compris de la part d’acteurs qui ne cherchent pas à « neutraliser » un impact précis mais à démontrer un engagement positif. Cette promesse n’est toutefois pas exempte de risques. Sans cadres clairs, exigences élevées et règles de transparence strictes, le certificat pourrait être instrumentalisé comme un signal vert à faible coût, voire comme un substitut implicite à des obligations plus contraignantes, tout en perdant sa crédibilité économique : exposés à des risques réputationnels croissants, peu d’acteurs seraient alors disposés à s’engager dans des dispositifs perçus comme faiblement intègres.
Le certificat biodiversité n’est donc ni une solution miracle ni un simple outil technique. Il incarne un choix : passer d’une logique de réparation a posteriori à une logique de contribution assumée. Sa crédibilité dépendra moins de son intitulé que de la rigueur des règles qui encadreront son usage.
À l’approche de la douzième plénière de l’Ipbes et de la sortie du rapport sur les entreprises et la biodiversité, la FRB publie un dossier composé d’articles permettant d’éclairer les grandes thématiques liées à celles du rapport et de mieux comprendre les enjeux qui en découlent.
- Un marché en émergence pour combler le fossé du financement vert
- De la promesse à la prudence
- L’enjeu de l’intégrité : science, traçabilité et durabilité
- Inclure les communautés locales : la clé de la légitimité
- Le risque du greenwashing
- Un outil à manier avec précaution
- Vers une économie de la régénération