Biodiversité : la grande bataille économique et financière se joue aussi dans les chaînes de valeur
Auteure : Julie de Bouville
Relecture : Hélène Soubelet, Clément Feger, Nathalie Morata, Pauline Coulomb, Coline Léandre, Denis Couvet
Les entreprises ont longtemps concentré leurs efforts environnementaux sur leurs propres opérations. Mais l’essentiel se joue ailleurs : dans les chaînes de valeur mondialisées qui façonnent les pressions sur les écosystèmes, déterminent les pratiques locales, influencent les comportements des consommateurs et conditionnent la portée réelle des engagements positifs pour la biodiversité. La transformation de ces filières apparaît aujourd’hui comme le véritable test de crédibilité des entreprises face à la crise du vivant.
Pendant des années, la durabilité a été pensée à l’échelle du site industriel, du périmètre opérationnel, des émissions directes. Cette approche, qui consiste à se focaliser sur ce que l’entreprise contrôle directement, ignore pourtant l’essentiel. Dans la réalité, la majorité des pressions sur la biodiversité est générée en amont ou en aval, au sein de chaînes de valeur mondialisées qui échappent largement à la maîtrise directe des entreprises mais qui relève néanmoins de sa responsabilité, car sans l’entreprise, elle n’existerait pas sous sa forme actuelle. Les transformations de sols, la déforestation, la conversion agricole, l’extraction minière ou la surexploitation halieutique sont massivement liées aux besoins des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises qui croient limiter leur impact en optimisant leurs propres opérations se trompent d’échelle, car l’essentiel de leur empreinte écologique se joue à distance, dans les territoires qui fournissent leurs intrants et leurs ressources.
Cette externalisation n’est pas nouvelle, mais elle atteint désormais un niveau qui crée un véritable « verrouillage » structurel. Les chaînes de valeur sont devenues si longues, éclatées et opaques que les impacts réels sont souvent invisibles. Tant qu’un acteur dépend d’une matière première dont l’extraction, la production ou la transformation détruit des habitats, aucune stratégie interne ne suffit. Dans la crise du vivant, les entreprises ne peuvent plus se contenter de « faire mieux chez elles » si leurs approvisionnements continuent à alimenter les pressions ailleurs.
L’exigence émergente de contribution nette positive au vivant ne peut être atteinte sans une transformation profonde des filières. Contribuer réellement à inverser la courbe de la perte de biodiversité d’ici 2030 suppose que les bénéfices écologiques dépassent les dommages. Or, ces dommages proviennent avant tout des chaînes d’approvisionnement. Le contraste est frappant : une entreprise peut régénérer des zones autour de ses sites, restaurer des corridors écologiques ou réduire ses prélèvements d’eau, mais si les produits qu’elle achète continuent de soutenir des systèmes agricoles intensifs ou des activités extractives destructrices, sa contribution globale reste négative.
C’est bien pour cela que les approches sérieuses de transition exigent d’élargir le périmètre d’action à l’ensemble de la chaîne de valeur. Une entreprise qui prétend être positive pour la biodiversité doit le démontrer de l’écosystème exploité au produit fini, en intégrant ses fournisseurs, ses partenaires logistiques, ses sous-traitants et les territoires où elle s’approvisionne. La crédibilité d’une trajectoire ne repose pas seulement sur des engagements internes, mais sur la transformation des pratiques hors les murs.
La majorité des zones de haute valeur écologique dans le monde sont habitées ou gérées par des communautés locales ou autochtones. Leur rôle est déterminant dans la préservation du vivant, et pourtant il a longtemps été marginalisé dans les stratégies d’entreprise. Transformer une chaîne de valeur sans intégrer ces acteurs revient à ignorer ceux qui possèdent les savoirs écologiques, l’expérience du terrain et la capacité de gérer durablement les ressources.
Les entreprises ne peuvent pas prétendre transformer leurs filières sans reconnaître les droits fonciers, la participation effective et la rémunération équitable de ces communautés. L’inclusion n’est pas une option : elle détermine la légitimité et la viabilité des transformations.
Les entreprises ne peuvent pas réformer seules leur chaîne d’approvisionnement, même avec la meilleure volonté du monde. Une filière agricole, forestière, halieutique ou extractive ne se transforme pas à partir d’un acteur isolé. Les pratiques qui dominent — fertilisation intensive, usage massif d’intrants chimiques, conversion rapide des habitats, surexploitation des stocks naturels — résultent de normes partagées, de politiques publiques inadaptées, d’incitations économiques biaisées, d’infrastructures existantes ou de consommation non durable.
C’est pourquoi la coopération sectorielle devient indispensable. Les initiatives qui commencent à émerger dans l’agroalimentaire, la foresterie ou les ressources marines démontrent qu’une action collective permet de sortir plus rapidement des modèles extractifs. Lorsque plusieurs entreprises définissent ensemble des standards de durabilité, financent des solutions communes, partagent des connaissances ou soutiennent la transition de leurs fournisseurs, la dynamique change d’échelle. La transformation systémique n’est possible que si des alliances s’organisent autour de pratiques régénératives et de relations contractuelles plus équilibrées.
Dans un monde où les chaînes de valeur s’étendent sur plusieurs continents, la traçabilité constitue le socle de toute stratégie sérieuse. Sans visibilité sur l’origine des matières premières, sur les pratiques de transformation ou sur les conditions de production, les entreprises restent aveugles. Elles ne savent pas où se situent les risques écologiques, ni quels fournisseurs sont responsables de quelles pressions.
La traçabilité n’est pas qu’un enjeu technique : c’est un instrument de gouvernance. Elle permet d’identifier les points critiques, d’instaurer des conditions contractuelles plus strictes, de soutenir la transition des fournisseurs et de rendre possible une véritable redevabilité. Elle protège également les entreprises contre les accusations de greenwashing en leur donnant la capacité de documenter la réalité de leurs approvisionnements.

Transformer une chaîne de valeur n’est pas seulement une exigence écologique : c’est un choix économique stratégique. Les risques liés à la dégradation de la biodiversité menacent directement la stabilité des approvisionnements, la qualité des matières premières, la résilience des territoires, la productivité agricole ou encore la sécurité de l’eau. Les entreprises qui maîtrisent leurs chaînes d’approvisionnement réduisent leur exposition aux ruptures, aux controverses, aux coûts réglementaires croissants et aux pressions des investisseurs.
Inversement, celles qui ignorent ces risques s’exposent à une vulnérabilité systémique. Il n’est plus possible de sécuriser une entreprise sans sécuriser les écosystèmes dont elle dépend, et ceux-ci sont aujourd’hui largement situés en dehors de ses frontières administratives.
La transformation des entreprises ne se fera plus uniquement dans les comités exécutifs ou les bilans de durabilité. Elle se jouera dans les forêts où l’on extrait le bois, dans les sols où poussent les cultures, dans les océans où se déroulent les pêches, dans les paysages où se développe l’agriculture ou s’installent les infrastructures. C’est dans ces territoires — et dans les chaînes de valeur qui les relient — que se fabrique la biodiversité, et que se joue désormais l’avenir des entreprises. Le véritable test de crédibilité des engagements environnementaux ne réside plus dans les discours internes, mais dans la transformation réelle et profonde des filières mondiales.
À l’approche de la douzième plénière de l’Ipbes et de la sortie du rapport sur les entreprises et la biodiversité, la FRB publie un dossier composé d’articles permettant d’éclairer les grandes thématiques liées à celles du rapport et de mieux comprendre les enjeux qui en découlent.
- L’angle mort des stratégies d’entreprise : les impacts externalisés
- Pourquoi les chaînes de valeur déterminent la capacité d’une entreprise à avoir un impact positif sur la biodiversité
- Le rôle central des communautés locales dans la transformation des filières
- La coopération sectorielle : condition sine qua non de la transformation
- La traçabilité : premier maillon du changement
- La transformation des filières comme levier économique majeur
- La transition se joue là où commence le produit
