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Dossier Publié : 11 mars 2026

Conservation de la nature : davantage d’inclusivité pour une plus grande efficacité

Auteure : Violette Silve (FRB)

Relectures : Pauline Coulomb (FRB), Antoine Leblois (CEEM, Inrae), Lou Lecuyer (CNRS & FRB-CESAB)

Lecture : 9 min

Comment améliorer l’efficacité et la durabilité des politiques de conservation ? La recherche internationale avance aujourd’hui une réponse structurante : la justice verte et bleue.

Quatre projets soutenus par la FRB et accueillis au sein de son Centre de synthèse de données (Cesab) ont approfondi ce concept et l’ont présenté lors d’une conférence organisée en décembre à Paris. Leurs résultats convergent : justice sociale et équité ne sont pas de simples impératifs moraux, mais des conditions indispensables à la réussite écologique. Elles déterminent l’acceptation locale, l’efficacité et l’impact à long terme des projets.

Au-delà de ce constat, les scientifiques proposent des outils concrets pour évaluer l’intégration de la justice sociale dans les projets, ainsi que des guides pour la mettre en œuvre. L’enjeu est désormais de s’en saisir.

 

 

 

Une nature à protéger, qui nous le rend bien

D’après une étude issue d’une collaboration entre le groupe FRB-Cesab Parsec et le groupe MPA-Poverty, fondé par l’ANR : Desbureaux et al. 2024

 

Conservation et économie sont souvent mis en opposition, pourtant, c’est loin d’être toujours le cas. Sur les côtes Tanzaniennes par exemple, les villages situés proches d’aires marines protégées (AMP) ont vu leur niveau de vie progresser de 50% en vingt ans. Les AMP peuvent générer de réels bénéfices socio-économiques.

Cette amélioration peut potentiellement s’expliquer par une diversification des revenus : développement du tourisme, activités de services, emplois indirects liés à l’attractivité des milieux marins préservés. Les auteurs observent un changement sectoriel des activités, passant du secteur primaire (agriculture et pêche) vers le secteur secondaire (industrie, transformation) et le secteur tertiaire (service, tourisme, commerce).

Mais ces résultats restent fragiles : si les écosystèmes marins continuent de se dégrader, certaines des nouvelles sources de revenus — notamment le tourisme — risquent de s’effondrer à leur tour. Pour éviter ce scénario, les scientifiques insistent sur la nécessité de combler l’écart entre les objectifs affichés de protection et ce qui est réellement appliqué sur le terrain.

 

Pour aller plus loin

 

 

Mesurer l'équité pour ne laisser personne de côté

D’après une étude du groupe FRB-Cesab Blue JusticeBlythe et al. 2026

 

Dans le cas des aires marines protégées en Tanzanie étudiées ci-dessus, la conservation marine peut profiter aux populations locales. Mais comment s’en assurer dans d’autres initiatives : les bénéfices sont-ils réellement équitables et durables ? Quelle place est donnée à chacun dans la gouvernance des projets ? Pour répondre à ces questions, il existe désormais un outil inédit : l’indice d’équité océanique (Ocean Equity Index) publié dans Nature en janvier 2026, conçu pour évaluer concrètement la justice des politiques et projets marins. Cet indice évalue douze critères, comme le respect des droits humains, la transparence des décisions et le partage équitable des bénéfices. En pratique, cet outil offre aux décideurs une véritable boussole permettant d’identifier précisément les points de fragilité d’un projet — par exemple un manque de transparence, l’absence de traduction des documents en langues locales ou l’exclusion de certains groupes — et d’agir pour corriger ces inégalités avant qu’elles ne compromettent la réussite des politiques de conservation.

 

 

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Pour aller plus loin
 

 

 

La nature est mieux protégée quand tout le monde est inclus

D’après des études issues du groupe FRB-Cesab JustConservation : Dawson et al. 2024.a, Dawson et al. 2024.b.

 

S’assurer de l’équité au sein d’un projet de conservation n’est pas anecdotique. Lorsque les communautés locales sont influentes dans la gouvernance de celui-ci, les bénéfices sont doubles : les dynamiques écologiques s’améliorent tout comme les retombées sociales. C’est ce que révèle une revue systématique réalisée, comparant plus de 600 études issues de recherche en science de la conservation à travers le monde, étalées sur plus de 50 ans. Cette impressionnante revue démontre que les projets de conservation les plus réussis sur terre comme en mer sont ceux où les peuples autochtones et les communautés locales ont exercé un contrôle principal ou un partenariat d’égal à égal dans les projets.

Et attention, il ne s’agit pas d’uniquement de décentraliser : pour que la participation fonctionne, elle doit s’appuyer sur des qualités locales (cohésion, confiance, connaissances partagées…) tout en s’attaquant aux déséquilibres de pouvoir hérités de l’histoire coloniale, des modèles économiques extractifs et de certaines politiques de développement ou de conservation.

Figure. Échelle des six rôles des peuples autochtones et des communautés locales dans la conservation (synthèse de 638 études empiriques) et résultats écologiques associés à chaque rôle (analyse de 170 études d’initiatives de conservation).

 

 

 

Comprendre le pouvoir pour transformer la participation

D’après une étude du groupe FRB-Cesab PowerBiodiv : Lécuyer et al. 2024

 

Alors comment comprendre et transformer ces dynamiques de pouvoir ? Tout d’abord, il est important de garder en tête une vérité essentielle : réunir tout le monde autour d’une table ne garantit pas une participation juste. Le pouvoir circule souvent de manière invisible, déterminant quelles voix sont entendues, quels savoirs sont reconnus et quelles décisions sont réellement prises. Les processus participatifs ne sont pas seulement techniques, ils sont également profondément politiques et émotionnels. Le silence, l’absence ou le retrait de certains acteurs sont en eux-mêmes des expressions de pouvoir.

En étudiant 42 études de cas dans le monde, des chercheuses et chercheurs ont identifié les formes de pouvoir qui peuvent parfois bloquer un processus et celles qui peuvent l’aider à avancer, tel que la délégation du pouvoir décisionnel en amont du processus pour co-décider ensemble des problématiques traiter et du format du processus, ou encore l’importance de la pluralité de connaissance et de vision. Dans un guide interactif disponible depuis quelques semaines seulement, ils proposent un langage clair et des repères pratiques pour que les équipes de terrain puissent mieux comprendre ces dynamiques et construire des projets plus justes, plus solides et plus efficaces pour la biodiversité.

 

 

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Sources

  • Blythe, J. L., Claudet, J., Gill, D., Ban, N. C., Epstein, G., Gurney, G. G., Jupiter, S. D., Mahajan, S. L., Mangubhai, S., Turner, R., Bennett, N. J., D’Agata, S., Franks, P., Lau, J., Ahmadia, G., Andrachuk, M., Annasawmy, P., Brun, V., Darling, E. S., … Zafra-Calvo, N. (2026). The Ocean Equity Index. Nature, 650(8100), 123‑128. https://doi.org/10.1038/s41586-025-09976-y
  • Dawson, N. M., Coolsaet, B., Bhardwaj, A., Brown, D., Lliso, B., Loos, J., Mannocci, L., Martin, A., Oliva, M., Pascual, U., Sherpa, P., & Worsdell, T. (2024). Reviewing the science on 50 years of conservation : Knowledge production biases and lessons for practice. Ambio. https://doi.org/10.1007/s13280-024-02049-w
  • Dawson, N. M., Coolsaet, B., Bhardwaj, A., Booker, F., Brown, D., Lliso, B., Loos, J., Martin, A., Oliva, M., Pascual, U., Sherpa, P., & Worsdell, T. (2024). Is it just conservation? A typology of Indigenous peoples’ and local communities’ roles in conserving biodiversity. One Earth, 7(6), 1007‑1021. https://doi.org/10.1016/j.oneear.2024.05.001
  • Desbureaux, S., Girard, J., Dalongeville, A., Devillers, R., Mouillot, D., Jiddawi, N., Sanchez, L., Velez, L., Mathon, L., & Leblois, A. (2024). The long-term impacts of Marine Protected Areas on fish catch and socioeconomic development in Tanzania. Conservation Letters, 17(6), e13048. https://doi.org/10.1111/conl.13048
  • Lécuyer, L., Balian, E., Butler, J. R. A., Barnaud, C., Calla, S., Locatelli, B., Newig, J., Pettit, J., Pound, D., Quétier, F., Salvatori, V., Von Korff, Y., & Young, J. C. (2024). The importance of understanding the multiple dimensions of power in stakeholder participation for effective biodiversity conservation. People and Nature. https://doi.org/10.1002/pan3.10672

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