Plan Ecophyto, réduction des pesticides et indicateurs
Auteur : Robin Almansa, responsable de la communication avec les parties prenantes (FRB)
L’usage des pesticides en Europe est un des éléments d’un triptyque sociotechnique, composé des sélections végétales, des intrants de synthèse et du machinisme, qui a permis l’augmentation des rendements agricoles, et qui sont interdépendants. Développées pour s’intégrer dans ce système de maximisation et de standardisation, les variétés sélectionnées conventionnellement sont tributaires de ces produits. Changer un élément, tel que les pesticides, est donc difficile car il affecte les autres éléments. Le changer implique donc un changement transformateur des différents éléments du système.
Face à ces constats, les politiques publiques de réduction des pesticides apparaissent déterminantes. Depuis 2008 et le Grenelle de l’environnement, les différents plans “Ecophyto” visent à réduire l’utilisation des produits phytopharmaceutiques, c’est-à-dire les pesticides, utilisés en zones agricoles et non agricoles. Face aux défis environnementaux, aux enjeux économiques et aux attentes sociétales particulièrement fortes sur le sujet, l’enjeu est colossal. Pour assurer une transition agroécologique, concilier les performances écologiques, économiques, sanitaires et sociales des exploitations agricoles et des secteurs concernés est une condition essentielle à la réussite du plan.
Dès 2002, l’utilisation durable des pesticides était l’une des sept stratégies thématiques du sixième programme communautaire européen d’action pour l’environnement (2002 – 2012). Celle-ci visait à favoriser « la réduction des risques et de l’utilisation des pesticides dans une mesure compatible avec la protection nécessaire des cultures ». Cette stratégie a été déclinée en 2006 au niveau français à travers le plan interministériel de réduction des risques liés aux pesticides, afin d’améliorer et de sécuriser les conditions de mise sur le marché et d’utilisation de ces produits phytosanitaires.
Depuis 2009, c’est la directive européenne 2009/128, dite directive SUD pour Sustainable Use of pesticide Directive qui instaure un cadre juridique communautaire pour parvenir à une utilisation durable des pesticides. Cette directive pose les bases de dispositifs règlementaires qui sont ensuite transposés dans le droit national de chaque État Membre. Dans ce contexte, le Président de la République a confié au ministre de l’Agriculture et de la Pêche l’élaboration d’un plan de réduction, nommé Ecophyto.
Le plan Ecophyto 1 comporte alors deux volets :
- la suppression progressive des 53 molécules les plus dangereuses, dont 30 d´ici fin 2008 ;
- la réduction de 50 % de l´usage des pesticides dans la mesure du possible dans un délai inférieur à 10 ans.
Bien qu’un certain nombre d’actions structurantes aient été mises en place, le plan n’a pas atteint les résultats escomptés à l’échelle nationale puisque l’on constate une légère augmentation de 5 % du recours à ces produits entre la période 2009-2011 et la période 2011-2013. Face à cet échec, les mêmes objectifs avaient été reportés à 2030 au travers du plan Ecophyto II puis Ecophyto II+.
Au cours de ces plans Ecophyto successifs, différents indicateurs ont été sélectionnés par les pilotes du Plan afin de mesurer la baisse de consommation des pesticides. On retrouve :
- Les Quantités de substances actives (QSA) (exprimées en kg ou en tonnes) servant de donnée source pour le calcul d’autres indicateurs ; ces substances actives pouvant être classées comme cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques avérées ou supposées ;
- Le Nombre de doses unités agricoles (Nodu) correspondant à la surface qui serait traitée annuellement, avec les produits phytopharmaceutiques vendus au cours d’une année, aux doses maximales homologuées ;
- L’Indicateur de risque harmonisé (HRI-1) correspondant à la somme des quantités de substances actives (QSA) vendues en année N, pondérée par les coefficients liés à la classification des substances actives en différents groupes de risque.
Ces différents indicateurs présentent néanmoins certaines limites et peuvent poser question :
- Le suivi des QSA et du HRI1 masque les produits efficaces à faible dosage ; les insecticides qui sont généralement efficaces à faible dose constituaient 1,8 % de la QSA en 2018 alors qu’ils représentent environ 15 % des traitements ;
- Le Nodu ne tient pas compte de la toxicité et de l’écotoxicité des produits, le HRI1 ne tient pas compte de l’écotoxicité non plus ;
- Le HRI1 propose une pondération arbitraire des classes de produits avec une majorité des produits se retrouvant dans la même catégorie ; cet indicateur valorise le retrait de substances plus que l’évolution des pratiques.
Cela entraine des observations différentes selon l’indicateur choisi : entre 2009 et 2022, le NodU est passé de 82,0 à 89,4, soit une hausse de +9,0 %. Le HRI-1, lui, relativement stable sur la période 2011-2016, a diminué de 32,9 % sur l’année 2021 comparé à sa référence 2011-2013.
En 2025, le Comité scientifique et technique du plan Ecophyto a questionné l’utilisation de ces indicateurs et émit la conclusion suivante :
« Le HR1-1 est un indicateur récent. Il traduit davantage l’impact des politiques publiques plutôt que les changements de pratiques des agriculteurs. Dans un contexte de retrait soutenu des molécules, l’indicateur HRI-1 baissera plus fortement que le NodU. Ainsi, le retrait du mancozèbe en 2021, fongicide anti-mildiou et anti-rouille et 3e substance la plus vendue en France, permettrait théoriquement de faire baisser le HRI-1 de 44 % et ainsi, de quasiment atteindre les objectifs fixés par la stratégie. La substitution des molécules dont les doses actives sont élevées, par des molécules récentes qui ont besoin d’un plus faible dosage, risque de faire atteindre l’objectif prévu, sans réduire ni les risques, ni les usages… et ainsi faire du ‘greenwashing’ ».
Il convient donc de s’interroger sur la pertinence des indicateurs utilisés et de ce que l’on souhaite réellement suivre. Les pesticides étant par nature des substances dangereuses, il serait plus intéressant d’opter pour des indicateurs permettant de mieux apprécier soit le risque associé aux pesticides, soit les impacts réels de ces pesticides, à la fois sur la santé humaine mais également sur la biodiversité et l’environnement.
Dans le cadre du plan Ecophyto II, une stratégie nationale de recherche et d’innovation était définie afin d’identifier les orientations prioritaires de recherche et d’innovation à soutenir. Sa déclinaison en feuille de route est pilotée par le Comité scientifique et d’orientation recherche et innovation, regroupant des experts de la recherche académique et des parties prenantes. De 2016 à 2019, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) est intervenue, conjointement avec les Instituts techniques agricoles (Acta), dans la co-animation de ce Comité. De par son rôle d’interface science-société, la FRB a également pu apporter son regard et son expertise sur les liens à la biodiversité à prendre en compte dans les thématiques de recherche initiées dans le plan Ecophyto.