Le pouvoir caché des citations – Réflexions sur les pratiques de citations scientifiques
Autrices : Violette Silve & Miriam Beck
Relectures : Nicolas Casajus, Pauline Coulomb, Hélène Soubelet
Acheter des œufs plein air, privilégier le commerce équitable ou réduire sa consommation de plastique sont autant d’actes individuels qui, cumulés, permettent de transformer l’offre. La consommation engagée, pratique devenue courante chez les consommateurs, pourrait-elle s’appliquer à la science ? Dans le monde académique, le nombre de citations est souvent interprété comme étant un indicateur de l’impact et de la pertinence d’un article. En citant certains articles plutôt que d’autres, les chercheurs contribuent, souvent sans le savoir, à renforcer la domination des éditeurs à but lucratif. Une étude récente des post-doctorants, post-doctorantes et datascientists du centre de synthèse (Cesab) de la FRB invite à explorer et questionner les pratiques de citation, et introduit un nouvel outil pour les scientifiques, fairpub, capable de révéler les biais cachés dans les bibliographies.
Cette métaphore célèbre attribuée à Bernard de Chartres au VIIe siècle image très bien le fonctionnement de la science. Chaque avancée, chaque regard un peu plus loin, n’est possible que grâce à la hauteur permise par un édifice de connaissances déjà construit. Pour ajouter sa pierre à cet édifice et s’assurer que celui-ci reste solide, le ou la scientifique doit pouvoir appuyer chacune de ses affirmations sur une ou plusieurs références, savamment choisie pour prouver son point.

“La cigale ayant chanté tout l’été (Williams & Simons, 1995), se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue (Hoppendsteadt and Keller, 1976).” aurait pu écrire un Dr. La Fontaine travaillant sur les hémiptères.
L’écriture scientifique est traversée de ces choix de citation. En théorie ces choix sont simples, il s’agit pour le scientifique de choisir la source la plus pertinente pour appuyer son propos. En pratique cependant, d’autres facteurs interviennent parfois inconsciemment, comme notamment : la visibilité d’un article, la réputation du journal dans lequel il est publié, ou encore son facteur d’impact.
Les articles scientifiques sont publiés dans des journaux à comité de lecture, aujourd’hui principalement en ligne, gérés par des éditeurs. Ils peuvent être classés en trois grands types sur la base de leur modèle économique : les journaux à but lucratif, les journaux non-lucratifs, et les journaux “académique-friendly” qui réinvestissent leurs revenus dans la recherche (par exemple en finançant et/ou organisant des conférences).
Aujourd’hui, une part croissante des publications est contrôlée par de grands éditeurs commerciaux. En quelques décennies, leur poids s’est considérablement renforcé : la part des articles publiés par ces journaux est passée d’environ 20 % dans les années 1970 à plus de 50 % en 2013. Plus un journal est visible, plus il attire de soumissions, plus il publie d’articles et plus il est cité. Cette boucle de rétroaction contribue à consolider la domination des revues les plus prestigieuses, souvent à but lucratif.
C’est face à ce constat que les post-doctorants, post-doctorantes et datascientists du Cesab proposent l’idée d’un « cercle vertueux ». Sans jamais compromettre la rigueur scientifique, il s’agirait de citer davantage, lorsque cela est possible, des articles issus de journaux « académique-friendly », afin d’accroître leur visibilité.
On retrouve ici la logique familière évoquée plus haut : celle du consommateur face à ses œufs plein air. Après la consommation engagée, pourquoi ne pas envisager une forme de citation engagée ?

Cette bonne volonté pose une difficulté : qui a le temps d’examiner les politiques éditoriales de chaque journal présent dans une bibliographie ? Très peu de monde, et les auteurs et autrices de l’étude en ont bien conscience. C’est pourquoi ils ont créé : fairpub.
Cet outil permet aux chercheurs et chercheuses d’analyser automatiquement une liste de références et d’en évaluer la répartition selon le modèle économique des journaux. Il rend ainsi visibles les biais potentiels dans les pratiques de citation.

*Représentation non-contractuelle
L’outil s’appuie notamment sur la base de données Dafnee qui classe les journaux en fonction de leur mode de fonctionnement et de leur politique de réinvestissement, une initiative de l’Isem (Institut des Sciences de l’Evolution de Montpellier). Pour l’instant limitée à certains domaines comme l’écologie et l’évolution, cette initiative pourrait, à terme, être étendue à d’autres disciplines.
Accéder à l'outil fairpub via le GitHub du Cesab
Cette proposition s’inscrit dans une réflexion plus large portée par les jeunes chercheuses et chercheurs du Cesab, qui alertent sur la difficulté de concilier évolution de carrière et postures éthiques.
Afin de rendre leurs profils plus compétitifs, ils sont soumis à une forte pression pour publier dans des revues à fort impact, souvent détenues par de grands groupes commerciaux.
Dans un premier papier d’opinion publié en 2024, les post-doctorants et post-doctorantes du Cesab de la FRB appelaient à faire évoluer les pratiques, en évoquant des leviers concrets à différentes étapes de la vie académique. Ce deuxième article va un peu plus loin en explorant l’un de ces leviers : les pratiques de citation.