La biodiversité, clé de l’adaptation au changement climatique
Rédaction : Hélène Soubelet, directrice générale, Denis Couvet, président, Aurélie Delavaud, responsable du pôle science et communauté de recherche, Nathalie Morata, responsable du pôle coordination européenne et internationale, Camille Guibal, chargée de mission scientifique CDB et Constance Laureau, chargé de mission scientifique.
Pour restaurer la nature et bénéficier de la puissance de ses solutions en matière d’adaptation au changement climatique, l’érosion de la biodiversité doit impérativement être stoppée. Afin d’y parvenir, l’Ipbes préconise un changement transformateur, c’est à dire une restructuration profonde de nos sociétés, nos visions, nos modes de gouvernances et nos pratiques. Cette transformation concerne également les systèmes économiques et financiers : la récente évaluation de l’Ipbes « Entreprises et biodiversité » souligne en effet que les entreprises ne pourront pas contribuer pleinement à enrayer la perte de biodiversité sans une transformation des systèmes économiques et financiers dans lesquels elles évoluent.
Comment s’adapter en préservant la biodiversité ?
En 2022, 146 Etats ont adopté le Cadre mondial pour la biodiversité qui, à travers 23 cibles pour 2030, structure l’action future pour “Vivre en harmonie avec la nature”. Ce cadre précise les 3 objectifs historiques de la Convention sur la diversité biologique : protéger et restaurer la nature, utiliser durablement les ressources et en partager équitablement les avantages. La 17e COP de cette Convention se tient en Arménie du 19 au 30 octobre avec pour objectif majeur d’examiner l’avancement des progrès accomplis depuis 2022 et de donner des pistes pour lever les freins et déployer les solutions pour la mise en œuvre du Cadre mondial pour la biodiversité.
Entreprises et finance, les leviers d’une transformation nécessaire
En découlent des priorités pour la suite de ces efforts jusqu’en 2030 en lien avec l’évaluation Ipbes “Entreprises et Biodiversité” pour guider l’atteinte de l’ensemble de ses objectifs. Au-delà de la seule responsabilité des Etats, cette évaluation souligne que si les entreprises peuvent et doivent agir en faveur de la biodiversité, elles ne peuvent le faire seules. Il apparait nécessaire de transformer le système dans lequel elles évoluent, qui aujourd’hui sous-évalue, voire ignore la biodiversité, récompense sa destruction et ne finance pas suffisamment sa conservation.
En savoir plus sur le rapport “Entreprises et Biodiversité” :
Dans son rapport, l’Ipbes indique qu’il faut tout à la fois des engagements volontaires “sincères”, c’est-à-dire crédibles, transparents et vérifiable, de la part des entreprises, des politiques publiques cohérentes, des règles financières vertueuses et une consommation durable.
Plusieurs acteurs sont clés pour que l’environnement devienne réellement porteur, comme cela est bien documenté dans le rapport : les Etats et leurs gouvernements, les acteurs qui encadrent et orientent le système financier, comme les banques centrales, les régulateurs et superviseurs financiers et les banques publiques de développement, les entreprises privées et institutions financières, comme les banques, les investisseurs et les assurances qui financent directement les activités économiques, la société civile, c’es-à-dire les citoyens engagés via des organisations formelles ou via des mouvements auto-organisés et sans leader, les organisations, syndicats, associations, groupes communautaires, peuples autochtones, acteurs locaux, etc. Plusieurs mesures dépendant de ces différents acteurs sont importantes :
- Réformer les aides publiques et la fiscalité : supprimer progressivement ou réorienter les subventions néfastes à la biodiversité et renforcer les incitations à la conservation, à la restauration et à l’utilisation durable ;
- Intégrer la biodiversité dans les décisions publiques : aménagement terrestre et marin, autorisations d’activité, études d’impact, marchés publics et politiques sectorielles et assurer la cohérence entre ministères et niveaux de gouvernance ;
- Favoriser la transparence et la responsabilité : imposer ou promouvoir la publication des impacts, dépendances, risques et opportunités liés à la biodiversité, prévenir l’écoblanchiment (greenwashing) et rendre les activités de lobbying transparentes ;
- Donner les moyens d’agir : financer la recherche, le suivi de la biodiversité, l’accès aux données accessibles, les outils de mesure, la formation et le transfert de technologies ;
- Prévoir un soutien adapté aux petites entreprises et aux acteurs disposant de peu de ressources ;
- Garantir une transition équitable : associer les peuples autochtones et les communautés locales aux décisions, respecter leur consentement libre, préalable et éclairé, organiser le partage des avantages issus des ressources génétiques et éviter de fragiliser les moyens de subsistance.
- Intégrer la biodiversité dans la réglementation et la supervision financières : promouvoir une gestion des risques et une transparence qui tiennent compte des impacts et des dépendances à la nature ;
- Harmoniser les cadres d’évaluation et de publication : établir des méthodes cohérentes d’estimation des risques et des formats comparables de communication des informations, sans réduire la biodiversité aux seuls enjeux financiers ;
- Orienter les flux financiers : encourager les prêts, investissements et assurances favorables à la conservation et aux pratiques durables, et décourager le financement des activités néfastes ;
- Mobiliser des financements et des dispositifs d’accompagnement : soutenir la restauration par des financements mixtes, des dispositifs de financement conditionnel, une assistance technique et des outils d’atténuation des risques ;
- Renforcer les capacités et l’inclusion : aider les institutions financières et les entreprises à intégrer la biodiversité dans leurs stratégies ;
- Contribuer à lever les obstacles financiers rencontrés par les peuples autochtones et les communautés locales pour agir.
- Évaluer les impacts et les dépendances des activités financées : utiliser et partager des données pour intégrer la biodiversité dans les analyses économiques et financières ;
- Adapter les critères de financement : favoriser les activités de conservation, de restauration et d’utilisation durable ; décourager les activités qui contribuent à la perte de biodiversité ;
- Déployer des instruments adaptés : obligations vertes, prêts liés à la durabilité, fonds de conservation, paiements pour services écosystémiques et, lorsque cela convient, crédits biodiversité à haute intégrité ;
- Accompagner les entreprises financées : proposer une assistance technique, des outils de mesure et un appui à la planification pour renforcer leur capacité à agir ;
- Coopérer pour améliorer les données et les pratiques : partager les informations utiles avec les entreprises et les autres acteurs, contribuer à des infrastructures de données fiables et soutenir la mise en œuvre des règles et incitations publiques ;
- Favoriser et financer la recherche partenariale en tant que levier pour la mise en œuvre du cadre.
En rapprochant recherche publique, entreprises et acteurs territoriaux, elle peut contribuer à produire des connaissances adaptées aux socio-écosystèmes locaux, à développer des méthodes de mesure des impacts et des dépendances à la biodiversité, et à favoriser la transformation des pratiques tout au long des chaînes de valeur. Cette coopération doit s’appuyer sur des données fiables, intégrer les savoirs locaux et les enjeux sociaux, et permettre d’évaluer les résultats obtenus en matière de biodiversité.
- Mesurer et publier leurs impacts et dépendances afin d’orienter leurs décisions et rendre compte des risques et opportunités liés à la biodiversité ;
- Faire évoluer leurs modèles économiques en développant des pratiques compatibles avec la conservation et l’utilisation durable, notamment par la circularité, la suffisance et la prise en compte des conséquences à long terme, ou de façon plus systémique en modifiant leur objet social pour qu’il intègre des enjeux sociaux et environnementaux ;
- Aligner leurs actions de lobbying sur leurs engagements c’est à dire soutenir des politiques ambitieuses pour la biodiversité, ne pas faire pression pour maintenir des incitations néfastes et publier leurs activités d’influence ;
- Associer la société civile et prendre en compte ses préoccupations et savoirs aux décisions ; respecter la gouvernance et le consentement libre, préalable et éclairé des peuples autochtones et communautés locales ; soutenir un partage équitable des avantages ;
- Mutualiser les connaissances et former les équipes : partager des données et des outils, mutualiser les ressources et atteindre des objectifs communs en faveur de la biodiversité et adapter les formations aux contextes locaux ainsi qu’aux différents systèmes de connaissance ;
- S’engager dans des démarches volontaires ou des standards qui reflètent les aspirations sociales et les conduites éthiques ;
- Informer les consommateurs pour soient en mesure de faire des choix de consommation durable.
- Influencer les systèmes économiques par les achats responsables ;
- Encourager la transparence et la redevabilité des activités économiques et financières pour éviter les activités néfastes ;
- Sensibiliser aux liens entre consommation et état et devenir de la biodiversité : mener des campagnes et des actions éducatives favorisant des modes de vie durables et une culture de suffisance ;
- Plaider pour des règles et des financements responsables : mobiliser les concitoyens, interpeller les entreprises et les institutions financières, et faire pression pour éviter le financement d’activités néfastes ;
- Contrôler les engagements et renforcer la responsabilité : contribuer à des systèmes de surveillance et de vérification, communiquer sur les résultats et lutter contre la désinformation ;
- Produire et partager des connaissances : développer les sciences participatives, les suivis de biodiversité et les ressources accessibles au public ;
- Faciliter des partenariats inclusifs : faire prendre en compte les besoins environnementaux et sociaux, soutenir la participation des peuples autochtones et des communautés locales et favoriser le dialogue avec les entreprises et les pouvoirs publics.
Seul un changement transformateur de nos systèmes économiques et financiers répondra à l’ampleur de la polycrise. A l’aube de la COP17, il est crucial que les Etats s’appuient sur les conclusions de l’évaluation Ipbes “Entreprises et Biodiversité” pour accélérer la mise en oeuvre du cadre mondial pour la biodiversité pour pour 2030. Cela suppose de reconnaitre que la préservation de la biodiversité passera par des politiques publiques cohérentes, des incitations économiques réorientées, des flux financiers alignés sur les objectifs du cadre mondial et des entreprises qui transforment leurs pratiques. La société civile doit également participer à cette transformation et contribuer à en suivre les progrès.
La FRB assure le rôle de co-point focal français auprès de l’organe de la Convention sur la diversité biologique (CDB) chargé de fournir des avis scientifiques (SBSTTA). A ce titre, le rôle de la FRB est de mobiliser et de transmettre l’expertise scientifique française pour éclairer les négociateur.ices français.es dans les travaux du SBSTTA et de la CDB. Elle anime un réseau d’expert.es avec le MNHN, favorise la synthèse des connaissances scientifiques et facilite leur transmission aux négociateurs et négociatrices.
