Note du Conseil Scientifique de la FRB sur l’évaluation Nexus de l’Ipbes
Rédaction : Julie de Bouville
Relecture : Aurélie Delavaud, Coline Léandre, Violette Silve, Ophélie Ronce, Joachim Claudet et Léa Tardieu.
Cette note a été réalisée à la suite d’un atelier, organisé le 24 avril 2025 avec le Conseil scientifique (CS) de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (mandature 2022-2025).
Liste des participants à l’atelier : Elodie Chapuis, Céline Clauzel, Nils Ferrand, Hervé Jactel, Line Le Gall, Ophélie Ronce, Léa Tardieu, Cécile Albert, Thierry Bouvier, Dominique Pelletier.
L’IPBES a publié en décembre 2024 son évaluation des interrelations entre la biodiversité, l’eau, l’alimentation et la santé, dans le contexte du changement climatique, dite « évaluation Nexus ». Fondée sur les connaissances scientifiques disponibles, cette évaluation analyse les interactions entre ces différentes dimensions et examine les réponses susceptibles de produire des bénéfices conjoints, tout en identifiant les compromis et les effets indésirables possibles. Lors d’un atelier organisé en 2025, nous avons demandé leur avis au Conseil scientifique (CS) de la FRB.
Le Conseil scientifique (CS) de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité salue l’importance de ce travail et l’approche transversale qu’il propose, particulièrement utile alors que les politiques publiques restent encore largement organisées par secteurs. Rassembler les expertises et connaissances mondiales sur toutes les composantes du Nexus représente un travail colossal. Pour la première fois, les rapports scientifiques sur la biodiversité, le climat, l’alimentation, l’eau et la santé sont analysés à l’aide d’une méthode harmonisée. Une telle synthèse implique nécessairement une étape d’arbitrage sur l’ensemble des informations rassemblées. Le CS souligne l’ampleur de ce travail, et manifeste avec enthousiasme sa qualité indéniable. Nous les avons tout de même sollicités à nous faire part de leurs observations et remarques, à partir de leurs connaissances du rapport. Ainsi, le CS apporte ici son regard sur les principaux apports de l’évaluation, ainsi que sur certaines de ses limites méthodologiques et thématiques, et sur les enseignements qui peuvent en être tirés pour la recherche et l’action publique.
Le CS retient plusieurs messages :
- L’évaluation Nexus constitue une avancée importante pour penser conjointement biodiversité, eau, alimentation, santé et climat. En mettant l’accent sur les interactions entre ces différentes dimensions, elle permet de dépasser des approches encore trop souvent cloisonnées dans la recherche comme dans l’action publique. Elle met notamment en évidence les synergies qui peuvent être recherchées, mais aussi les compromis et les effets indésirables qu’une action menée dans un domaine peut entraîner dans un autre. Le CS souligne la richesse des connaissances rassemblées, l’intérêt des études de cas et la qualité des figures et infographies, qui contribuent à rendre perceptibles des interactions complexes.
- Penser en termes de nexus ne suffit cependant pas : l’enjeu est de traduire cette approche dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques. Les études de cas – comme la mention du système alimentaire à Paris – montrent l’intérêt d’une planification intégrant plusieurs dimensions du Nexus, mais elles renseignent moins sur les transformations effectivement obtenues. La mise en œuvre constitue pourtant une étape déterminante : une politique conçue selon une logique intégrée ne produit pas nécessairement les effets attendus si les conditions institutionnelles, sociales ou économiques de son application ne sont pas réunies. Le CS souligne donc l’importance de mieux documenter le passage entre la conception d’une politique, sa mise en œuvre et ses effets, notamment en associant davantage les acteurs publics à l’analyse de ces processus.
- Toutes les dimensions du Nexus ne sont pas traitées avec la même profondeur, notamment les milieux marins. L’eau est principalement envisagée sous l’angle des eaux douces intérieures, de leur disponibilité et de leurs usages, tandis que l’océan et la biodiversité marine occupent une place plus limitée. Cette asymétrie est particulièrement visible dans les options de réponse proposées. La pêche et l’aquaculture sont notamment peu présentes dans la dimension alimentaire, alors même qu’elles entretiennent des relations importantes avec la biodiversité, le climat, l’alimentation et les sociétés. Une approche pleinement intégrée du Nexus gagnerait ainsi à mieux prendre en compte les continuités et interactions entre milieux terrestres, eaux continentales et océan.
- Les options de réponse proposées constituent une ressource particulièrement utile, mais ne doivent pas être considérées comme un catalogue de solutions universelles. Elles ne se veulent pas exhaustives et leur sélection dépend nécessairement de la littérature disponible et des choix effectués pour l’évaluation. Certaines réponses ou certains enjeux sont ainsi peu représentés, notamment les approches communautaires locales. Surtout, leur efficacité dépend fortement des contextes écologiques, sociaux, économiques et institutionnels dans lesquels elles sont mises en œuvre. Le CS souligne à cet égard l’intérêt de l’identification, pour chaque réponse, des leviers et des obstacles à sa mise en œuvre. Les options proposées doivent donc être envisagées comme un cadre permettant d’interroger les effets croisés d’une action et ses conditions de réussite, plutôt que comme des solutions directement transposables d’un contexte à un autre.
- La grille d’évaluation des options de réponse ouvre des perspectives intéressantes pour l’évaluation des politiques publiques, mais plusieurs dimensions mériteraient d’être précisées. Le CS s’interroge notamment sur la manière dont sont construits et agrégés les scores et les niveaux de confiance associés aux différentes options. La temporalité devrait également être davantage prise en compte : le délai d’apparition d’un effet et sa persistance dans le temps sont deux dimensions distinctes. De même, la robustesse d’une réponse (le nombre de contextes dans lesquels elle a été mise en œuvre et les résultats obtenus) ou encore l’échelle de son impact constituent des informations importantes pour éclairer la décision. Enfin, certains critères, tels que l’équité et l’acceptabilité sociale, demandent à être clairement distingués. La question de leur pondération est également essentielle : tous les critères ne peuvent nécessairement être considérés comme équivalents dans toutes les situations, ni comme présentant le même rapport coût-efficacité, qui doit être questionné dans le cadre des politiques publiques. Ces limites n’enlèvent rien à l’intérêt de l’approche multicritère, mais invitent à l’utiliser comme un outil pour structurer l’analyse et la délibération plutôt que comme un instrument permettant de classer mécaniquement les réponses.
- L’approche nexus doit maintenant être mise à l’épreuve dans différents contextes, notamment en France. Le CS encourage à examiner comment les options et les critères proposés par l’Ipbes pourraient être appliqués à des politiques publiques concrètes, afin d’en évaluer simultanément les effets sur plusieurs dimensions du Nexus. Une telle démarche permettrait également de tester et d’adapter la grille multicritère proposée par l’évaluation aux réalités françaises. Les lacunes de connaissances identifiées par l’Ipbes pourraient par ailleurs être mises en regard des besoins de recherche et des exercices de prospective. Enfin, l’appropriation de l’approche Nexus par les acteurs publics constitue un enjeu en soi : elle pourrait être favorisée par des actions de formation, l’analyse de cas concrets et le renforcement des échanges entre scientifiques et décideurs.
L’évaluation Nexus invite à ne plus considérer séparément des enjeux écologiques et sociaux profondément interdépendants. Elle apporte un cadre intéressant pour les scientifiques, avec la méthodologie d’analyse des solutions politiques, et met en évidence l’importance de scénarios et modèles plus intégrateurs avec différents niveaux de granularité pour adresser l’ensemble des éléments du Nexus biodiversité, climat, alimentation, eau et santé.
Les messages listés ici apportent un éclairage critique sur l’évaluation Nexus qui a, par ailleurs, fait l’objet d’un enthousiasme général au sein du Conseil Scientifique de la FRB. Pour le CS, au-delà de la proposition d’un nouveau catalogue de solutions, ce rapport fournit un cadre pour interroger la cohérence des décisions et rendre visibles leurs synergies, leurs compromis et leurs effets à différentes échelles. Cette approche peut contribuer à éclairer l’action publique, à condition de tenir compte des contextes de mise en œuvre, des incertitudes scientifiques et des choix de valeurs inhérents à toute décision.