Décortiquer les intérêts individuels pour passer à l’action
Claude Garcia (BFH) & Violette Silve (FRB)
Claude Garcia est professeur de la Haute école spécialisée bernoise (BFH), et membre du Conseil scientifique de la FRB. Dans le cadre d’une série de portraits des membres actuels du Conseil scientifique de la Fondation, Claude Garcia a choisi de nous parler de ses recherches autour de la place de l’humain, du passage à l’action, et de… kiwis ? Bonne lecture !
Il existe un nombre croissant de connaissances scientifiques, de savoirs et d’expériences. Est-on assez outillés pour préserver la biodiversité ?
Savoir ne veut pas dire pouvoir. Je m’explique.
Au départ, je travaillais sur les forêts tropicales. Je voyais progressivement des arbres disparaître de mon jeu de données, sans comprendre pourquoi. Depuis 20021, nous savons que la disparition des forêts tropicales s’explique principalement par trois facteurs : l’expansion de l’agriculture, le développement des infrastructures et l’extraction du bois. Ces phénomènes sont eux-mêmes liés à des facteurs sous-jacents reliés à l’économie, la démographie, les technologies, la gouvernance et la culture.

Photographie de “l’Amazonie qui ne ressemble pas à l’Amazonie” par Claude Garcia.
Cela fait donc plus de vingt ans que nous connaissons les mécanismes de la déforestation, pourtant, nous sommes toujours incapables de l’enrayer. Face aux objectifs et rapports mondiaux, on pourrait faire le même constat pour le climat ou la biodiversité : nous savons de mieux en mieux ce qui se passe, mais cette connaissance ne suffit pas à enrayer ou à inverser la tendance.
Alors pourquoi échoue-t-on selon toi ? Est-ce un manque de volonté ?
Pas que. Pour revenir aux forêts tropicales, regarde, depuis 2021 plusieurs journaux titrent que l’Amazonie, les forêts d’Afrique centrale ou même la forêt française « relâche désormais plus de carbone qu’elle n’en stocke ».
Ces choix de mots camouflent malgré eux des acteurs clés : ce n’est pas la forêt en elle-même qui s’est mise à relâcher du carbone, mais des personnes qui, en exploitant la forêt, sont à l’origine de ces émissions. Cette présentation, qui passe l’action humaine sous silence, est en fait assez symptomatique.
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Exemples pêlemêle d’articles provenant de SciencePost, de Reporterre, du New-York Times et de Actu-Environnement.
Il faut donc remonter à la source ! J’ai été surpris de découvrir que même Karl Marx s’était posé la question. Dans sa « Critique du programme de Gotha »2, il mettait en avant qu’il n’y a pas de découplage entre nature et société : c’est bien la nature, et non le travail, qui est la source de toute richesse. Sans nature, il n’y a pas d’économie. On était alors en 1875 ! La source est donc la nature, c’est notre point de départ. Mais l’avenir des forêts dépend surtout, aujourd’hui, des choix que les femmes et les hommes ont fait, font et feront dans les années à venir. C’est, au fond, le sens de l’Anthropocène. Il faut donc regarder de plus près celles et ceux qui font ces choix: nous sommes tous acteurs à différentes échelles. On trouve un écho de cela dans les propos Richard Thaler, prix Nobel d’économie en 2017 : « Pour faire de la bonne économie, il faut garder à l’esprit que les gens sont humains. » Cela vaut aussi pour les politiques environnementales : ce qui manque dans nos politiques et dans les modèles qui les soutiennent ce sont souvent les humains et leurs interactions.
Commençons par le plus évident dans un système : ce que l’on peut voir, soit le paysage physique (les forêts, les montagnes, les rivières, les routes). Ce système est habité, entre autres par des humains, qui viennent avec leur environnement social et politique (les normes, les institutions, les pratiques, les rapports sociaux). Ces acteurs interagissent entre eux, perçoivent leur environnement, agissent sur lui. Cependant ils ne le font pas tous de la même manière : leurs décisions dépendent de ce qu’ils veulent, de ce qu’ils savent et de ce qu’ils pensent qu’il va arriver ou que les autres vont faire.
On obtient ainsi la représentation d’un système écologique et social, lui-même entouré d’autres systèmes écologiques et sociaux semblables, tous liés entre eux (échanges de matière et d’informations). Des facteurs externes viennent ensuite affecter directement les systèmes à différents niveaux (global : changement climatique, régional : précipitations, local : incendie ou inondations) voire agir sur les décisions des acteurs (global : fluctuations du marché, innovations technologiques, régional : migrations, instabilité politique, local : besoins et demandes, gouvernance).
Voilà un premier aperçu de ce à quoi un modèle intégrant les humains et leur univers mental peut ressembler !

Représentation d’un système socio-écologique complet, par Sylvain Mazas.
Pourquoi les interactions entre humains sont-elles aussi importantes ?
Les problèmes environnementaux sont très souvent des problèmes d’interactions stratégiques, c’est-à-dire que ce que gagne ou perd un acteur dépend beaucoup de ce que les autres vont faire, pas seulement de ses propres choix. C’est le cas de presque toutes les politiques environnementales. Quand un gouvernement veut protéger une espèce ou limiter l’utilisation d’une substance, il dépend des décisions de ceux à qui la mesure s’applique. On pourrait dire que « le code forestier protège la forêt ». Mais ce n’est pas le code qui protège, ce sont les personnes qui vont le faire respecter. Sans elles, le code est uniquement une pile de papier bonne à caler une table !
Faisons un petit détour par la théorie des jeux, la science des interactions stratégiques : elle cherche à comprendre comment les décisions des uns dépendent de celles des autres. Mon travail consiste à rendre ces concepts accessibles et utiles aux décideurs qui doivent agir sur les territoires, dans des situations marquées par l’incertitude et des contraintes contradictoires.
Concrètement, comment peut-on représenter et mieux prendre en compte ces intérêts personnels ?
On peut les cartographier ! Prenons l’exemple de mes premiers travaux sur des plantations de café en Inde. Au sein de ces plantations, on peut discerner deux groupes d’acteurs :
- les planteurs, à qui appartiennent les plantations ;
- et les travailleurs qui récoltent le café pour le compte des premiers.
Attribuons-leur un score de « dépendance » entre 0 (pas du tout dépendant) et 5 (fortement dépendant).
Si l’on regarde la production de café, le planteur en dépend fortement : son niveau de vie, celui de sa famille et sa retraite sont liés à cette production. On peut donc lui attribuer une dépendance très élevée. Pour le travailleur, c’est différent : son intérêt personnel est plus lié au salaire (encadré par des lois) qu’à la production en elle-même. Bien entendu, si la plantation fait faillite, il va en subir les conséquences, mais l’effet est indirect.
Si l’on s’intéresse désormais au bois de feu, la situation s’inverse. Pour le travailleur, cette ressource est essentielle. Pour le planteur, qui a le gaz et l’électricité, elle est beaucoup moins importante.
Les services fournis au sein d’un même écosystème n’ont donc pas la même valeur pour tout le monde.

Différences de dépendance à la ressource selon les acteurs. Illustration de Sylvain Mazas.
On peut, de cette façon, cartographier la dépendance de différents acteurs à différents services du territoire. Cela nous permet de rendre visible les points communs et les divergences : qui peut s’allier avec qui ? Qui risque d’entrer en compétition ? Qui est le plus dépendant du territoire ?

Différences de dépendance aux services d’un territoire selon les acteurs. Illustration de Sylvain Mazas.
On peut alors suivre l’évolution de ces dépendances et comparer les intérêts des différents acteurs selon plusieurs futurs possibles. Dans un scénario favorisant les plantations de café, ou dans un autre privilégiant la protection de la forêt, les gagnants et les perdants ne seront pas nécessairement les mêmes selon le service considéré.
C’est pourquoi je ne pense pas qu’on puisse parler des relations à la nature sans parler aussi des rapports de pouvoir, des intérêts et des dépendances entre acteurs. Le langage des services écosystémiques ne fait pas disparaître les intérêts de classe.
Qu’est-ce que ça change finalement dans notre façon de faire de l’écologie ?
On ne peut pas se contenter de documenter la disparition des espèces. Il nous faut une écologie plus humaniste, attentive aux humains au cœur de ces systèmes, à leurs savoirs, leurs croyances, leurs intérêts et leurs marges de manœuvre. C’est aussi ainsi que l’on peut rendre l’action possible et efficace.
Pour finir en image, parlons de fruits. On accuse depuis longtemps les écologistes d’être des pastèques : verts à l’extérieur, rouges à l’intérieur, comme si l’écologie n’était qu’un “habillage pour faire passer un programme communiste3 “.
En tant qu’écologue, je proposerais presque l’inverse. Il peut être utile de reprendre certains outils d’analyse issus du marxisme, notamment l’attention portée aux classes, aux intérêts et aux rapports de pouvoir, non pas pour en adopter nécessairement le projet politique, mais pour mieux comprendre pourquoi les différents groupes sociaux n’ont pas les mêmes relations ni les mêmes intérêts vis-à-vis de la nature.
Autrement dit : rouges à l’extérieur, verts à l’intérieur. Des kiwis, en quelque sorte !

L’écologie comme un kiwi. Illustration de Sylvain Mazas.
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Références dans le texte
1. Geist, H. J., & Lambin, E. F. (2002). Proximate causes and underlying driving forces of tropical deforestation: Tropical forests are disappearing as the result of many pressures, both local and regional, acting in various combinations in different geographical locations. BioScience, 52(2), 143-150.
2. Marx, Karl. 2008. Critique du programme de Gotha. Traduction de l’allemand par Sonia Dayan-Herzbrun ; appareil critique, bibliographie et index établis par Jean-Numa Ducange. Paris : Les Éditions sociales, coll. « GEME », 144 p.
3. Source : Actualité TFI Info “Gauche pastèque” : Olivier Véran a-t-il repris une expression “inventée par Jean-Marie Le Pen” ? par Caroline Quevrain. Publié le 25 juillet 2022.
Cette interview est issue d’une midiconférence donnée par Claude Garcia, membre du conseil scientifique de la FRB, sur ses recherches.
Illustrations de Sylvain Mazas.
La photographie utilisée comme bannière provient d’Etactics Inc, Unsplash.