Enquête en zone humide, ce que les libellules nous racontent
Autrices : Violette Silve & Lisa Nicvert
Relectrices : Pauline Coulomb & Hélène Soubelet
Alors que les principaux indicateurs européens de biodiversité reposent encore largement sur les oiseaux et les papillons, le suivi des milieux humides, pourtant essentiels, reste moins développé et moins mis en avant. Discrètes et fugaces, les libellules pourraient s’imposer comme des indicateurs clés de l’impact humain sur ces écosystèmes d’interface. C’est l’ambition des scientifiques du groupe FRB-Cesab Dragon, qui ont récemment publié une étude sur la sensibilité des espèces européennes, posant les bases d’un futur bio-indicateur opérationnel.
On les remarque à peine. Un éclat bleu au-dessus d’un étang, une trajectoire fulgurante dans un jardin, et déjà elles disparaissent. Animaux discrets, les libellules intéressent pourtant pléthore de disciplines différentes ! Leurs performances de vol inspirent les drones, leur vision nourrit certains algorithmes de reconnaissance d’images, et la surface de leurs ailes est étudiée pour concevoir des surfaces antibactériennes.
Au-delà d’inspirer l’humain pour innover, leur rôle le plus précieux est peut-être ailleurs, au sein même de leur environnement. Depuis quelques années, un terme revient très souvent pour les décrire : sentinelles. Une appellation qui n’a rien d’un effet de style. Témoins silencieuses de l’état des écosystèmes, les écologues s’y intéressent de près…

Roy Van Grunsven
Les libellules (ou odonates), ordre qui regroupent les demoiselles et les libellules vraies, possèdent plusieurs caractéristiques qui en font d’excellentes indicatrices de la santé des écosystèmes :
- Elles possèdent un cycle de vie court, partagé entre deux milieux. Elles sont un peu comme des icebergs. Si si restez avec moi, la comparaison tient la route ! Nous avons l’habitude de les imaginer sous leur forme aérienne, mais certaines espèces passent jusqu’à 90% de leur durée de vie dans l’eau à l’état larvaire.
- Elles sont sensibles aux conditions environnementales : qualité de l’eau, température, disponibilité des habitats…
- Elles occupent une place importante dans les chaînes alimentaires en tant que super-prédatrices d’insectes, à la fois au stade larvaire (aquatique) et adulte (aérien). Elles se régalent des moustiques et moucherons qui nous harcellent, mais bien sûr elles servent également d’encas à plus gros qu’elles comme les lézards ou les oiseaux.
Cette combinaison les rend particulièrement réactives aux perturbations. Une modification de la qualité de l’eau ou du climat peut rapidement se traduire par la disparition de certaines espèces. Autrement dit, observer les libellules revient un peu à prendre le pouls d’un écosystème.

Lisa Nicvert
C’est précisément ce potentiel qu’explore une récente étude réalisée par le groupe FRB-Cesab Dragon, projet de recherche issu du programme national de « surveillance de la biodiversité terrestre » mis en place par le ministère de la Transition écologique (MTE) et l’Office français de la biodiversité (OFB). Les chercheurs et chercheuses du projet Dragon ont souhaité comprendre pourquoi certaines espèces sont plus vulnérables que d’autres, en s’appuyant sur leurs caractéristiques biologiques, appelées « traits ».
En analysant 123 espèces européennes, ils ont croisé plusieurs indicateurs de vulnérabilité (statut de conservation, évolution des populations, aire de répartition) avec une douzaine de traits écologiques et biologiques. Ce large jeu de données montre que ces traits expliquent entre 48 % et 64 % des différences de vulnérabilité entre espèces.
Trois d’entre-eux ressortent particulièrement :
- Le type d’habitat : les espèces associées à des milieux spécifiques, comme les eaux pauvres en nutriments ou certains cours d’eau méditerranéens, sont plus vulnérables. Parmi les facteurs pouvant expliquer leur vulnérabilité, on trouve en particulier , les intrants chimiques qui s’accumulent dans ces milieux
- Le cycle de vie : les espèces ayant un développement plus long sont souvent plus sensibles aux perturbations.
- Les préférences thermiques : les espèces adaptées à des températures froides ou ayant une faible tolérance thermique sont plus menacées par les changements climatiques.

Lisa Nicvert
Identifier des groupes d’espèces partageant les mêmes traits et donc les mêmes vulnérabilités permet de mieux cibler les actions de conservation, en agissant directement sur les pressions environnementales qui les affectent.
À terme, cette approche pourrait même conduire à la création d’un indicateur multi-espèces basé sur les odonates, particulièrement pertinent pour les milieux aquatiques et humides, aujourd’hui sous-représentés dans les outils de suivi. La création de ce nouveau bio-indicateur est l’objectif que se fixent les scientifiques du groupe FRB-Cesab Dragon, pour mieux comprendre et quantifier l’impact humain sur les écosystèmes d’interface. Restez à l’écoute de leurs avancées ! Et peut-être que la prochaine fois qu’une libellule traversera votre champ de vision en un éclair, elle ne sera plus seulement un insecte discret, mais un indice précieux de l’état de tout un écosystème.

- Photographies par Roy Van Grunsven
- Dessins par Lisa Nicvert
Article source
Nicvert, L., De Knijf, G., Bowler, D. E., Bried, J. T., Coulon, A., Engel, T., van Grunsven, R. H. A., Jeliazkov, A., Lamouille-Hébert, M., Jeanmougin, M., Fontaine, C., & Schmucki, R. (2026). Linking species traits and vulnerability indicators in European Odonata. Biological Conservation, 317, 111786. DOI: 10.1016/j.biocon.2026.111786