Les ongulés sauvages au cœur des enjeux écologiques et sociétaux
Auteure : Fanny Lavastrou
Relecture : Cécile Jacques, Pauline Coulomb
Le sanglier, jugé incontrôlable près des cultures ; le cerf élaphe, admiré en forêt puis convoité comme trophée ; le bouquetin, emblème des sommets mais parfois associé à la brucellose… Les ongulés sauvages concentrent fantasmes, contradictions et débats.
Ils nourrissent des visions opposées, inspirent de nouvelles questions de recherche et peuvent autant diviser qu’unir un territoire autour d’enjeux de conservation, d’économie ou de traditions. En France, leur statut change selon les priorités de gestion : espèces ingénieures, espèce susceptible d’occasionner des dégâts (Esod), gibier ou encore symboles culturels. Sur le territoire hexagonal, sont principalement recensées huit espèces d’ongulés sauvages : le cerf élaphe, le chevreuil, le chamois, l’isard, le mouflon méditerranéen, le bouquetin des Alpes, le bouquetin ibérique et le sanglier. À l’occasion de la sortie de trois fiches thématiques sur les ongulés, basées sur le rapport Efese 2022 et publiées par la FRB, retour sur les rôles attribués à ces mammifères emblématiques de nos campagnes.
Les ongulés sauvages sont considérés comme des « ingénieurs des écosystèmes ». Par leurs déplacements, leur alimentation ou leurs interactions avec leur milieu, ils façonnent les écosystèmes. En dispersant les graines, qu’elles aient été ingérées, régurgitées ou simplement accrochées à leur pelage, ils favorisent la diversité des espèces végétales. Proies essentielles de nombreux prédateurs, les ongulés contribuent également à la stabilité des chaînes trophiques. Ces processus écologiques peuvent participer au maintien de la structure, de la composition et des fonctions des écosystèmes. Ces trois composantes déterminent l’intégrité d’un écosystème.
Si leur rôle d’ingénieur est incontestable, les effets de leur présence ne sont pas uniformes. Selon leur nombre et leur répartition, les ongulés peuvent favoriser certains milieux… ou en fragiliser d’autres. Les chercheurs préfèrent ainsi parler de changements d’état et de nouveaux équilibres plutôt que de bons ou de mauvais impacts. Un même phénomène peut s’avérer positif à une certaine échelle, avant de devenir source de tensions lorsque les conditions évoluent. L’abroutissement en est une bonne illustration. En broutant bourgeons, pousses, feuilles de buissons et d’arbres, les ongulés contribuent à façonner les paysages : certaines plantes reculent, d’autres gagnent en résistance et la diversité végétale peut s’en trouver renforcée. Mais lorsque les populations d’une même espèce deviennent trop denses, la pression se concentre sur les mêmes zones. La végétation, ou pour le moins certaines espèces, peine alors à se régénérer, la biomasse et/ou la diversité végétale diminuent, fragilisant les habitats et les espèces qui en dépendent.

Par leurs modes de vie, les ongulés sauvages offrent aussi de nombreux services aux humains, ce que les scientifiques appellent des services écosystémiques. Par leurs déjections, ces espèces contribuent à la fertilisation naturelle des sols. Ils participent également au grand cycle du stockage du carbone. Autre exemple, leur consommation de plantes combustibles contribue à réduire le risque d’incendie. Tout ceci constitue des services dits de régulation, mais ce ne sont pas les seuls. Ils fournissent également des services culturels et patrimoniaux, liés par exemple au tourisme d’observation ou à l’excursionnisme.
Certaines activités des ongulés sauvages peuvent aussi être perçus par les humains comme des contraintes, en particulier pour l’agriculture et la sylviculture. Sur les terres agricoles, les impacts peuvent être de différentes natures : consommation des récoltes, destruction des semis, piétinement, retournement des cultures ou encore consommation du fourrage. En forêt, l’abroutissement, le frottis et l’écorçage peuvent également occasionner des dégâts. À ces problèmes, s’ajoutent les risques de collisions routières et ferroviaires, parfois graves, ainsi que les risques de transmission de maladies entre faune sauvage, bétail et humains.
Ces impacts sont liés à différents phénomènes susceptibles d’être contrôlés, atténués : la perte d’habitat, le changement d’usage des sols, l’intensification agricole, la fragmentation des habitats ou certaines pratiques de chasse, … Les comportements des ongulés et leur répartition sont largement influencés par les activités humaines. Les ongulés s’adaptent à des paysages profondément modifiés par l’humain et cette adaptation peut accentuer les tensions.
Les régulations des populations d’ongulés sont donc souvent justifiées par la crainte qu’une prolifération ne cause des dégâts aux cultures ou aux forêts. Mais ces mesures passent parfois à côté d’un autre aspect essentiel : les ongulés remplissent de nombreuses fonctions dans les écosystèmes, à la fois pour la nature et pour les humains.
La chasse des ongulés illustre parfaitement ces tensions entre services et contraintes. Elle occupe aujourd’hui une place centrale dans un débat où se mêlent écologie, sociologie et politique. Son utilité est questionnée sous deux angles. D’un côté, l’angle écologique, qui interroge l’efficacité réelle de la chasse comme instrument « régulateur » des populations. De l’autre, l’angle social, qui met en lumière les conflits d’usage du milieu naturel, les divergences de valeurs et les préoccupations liées au bien-être animal comme à la sécurité des usagers de la nature. En 2023, un sondage Ipsos révélait d’ailleurs que 89 % des personnes interrogées considéraient la chasse comme dangereuse pour les usagers de la nature.
D’autres désaccords persistent également entre chasseurs, scientifiques et ONG. Le classement d’espèces comme « nuisibles », puis depuis 2018 comme Espèces susceptibles d’occasionner des dégâts (Esod), ne se base souvent sur aucune justification scientifique et témoigne d’une vision anthropocentrée de la nature. Certaines espèces classées comme Esod en France ne le sont pas à l’étranger, et un même animal peut être classé Esod dans un département mais pas dans le département voisin. Ces classements tendent à se justifier par le fait que, de manière générale, il est beaucoup plus facile de quantifier les apports positifs de la chasse que les bénéfices des services apportés par les ongulés sauvages, qu’ils soient de régulation ou culturels.
Face à ces limites, et alors que les conflits d’usage persistent, de nouvelles approches émergent, cherchant à réinventer la relation entre l’humain et la nature plutôt qu’à la contrôler directement.

Ces différences de perception s’inscrivent dans un débat plus large sur la place de l’être humain dans la nature. Les controverses autour du rôle de régulation des chasseurs envers les ongulés ouvrent la voie aux théories de libre évolution et de réensauvagement de la nature. La littérature dédiée à la restauration foisonne depuis le début des années 2000 et une démarche connexe, le réensauvagement, y gagne en visibilité. Souvent présenté comme une forme particulière de restauration, il vise moins à retrouver un état passé qu’à rétablir des fonctions écologiques. Dans cette logique, les ongulés jouent un rôle déterminant : en maintenant des interactions écologiques complexes, ils participent à la diversité des paysages.
Mais la définition même du réensauvagement fait l’objet de débats scientifiques. Deux approches dominantes se distinguent :
- le réensauvagement passif (une qualification résolument anthropocentrée), fondé sur la libre évolution d’espèces recolonisant spontanément les territoires ;
- le réensauvagement trophique, visant à réintroduire des espèces ingénieurs et à rétablir les cascades trophiques.
Ces démarches, appliquées dans des paysages souvent très anthropisés et proches des zones habitées, soulèvent toutefois des enjeux sociaux bien réels. L’augmentation potentielle des populations d’ongulés grâce au réensauvagement inquiète : conflits d’usage, risques de dégâts agricoles et sylvicoles, collisions routières. Le réensauvagement trophique permet d’apporter une solution. Il propose un rétablissement des chaines trophiques dans leur ensemble en réintroduisant les grands carnivores, prédateurs naturels des ongulés sauvages. Mais la présence de ces grands carnivores ravive les tensions avec le monde agricole, qui déplore la déprédation (dommages causés à des biens ou des animaux domestiques par des animaux sauvages) sur les troupeaux d’ongulés domestiques. Pour autant, les spécialistes des carnivores expliquent que ce phénomène reste marginal.
À l’échelle nationale, toute stratégie de réensauvagement demande donc une réflexion large : faut-il privilégier la restauration écologique “classique” ou une démarche de réensauvagement ? Comment intégrer les particularités écologiques, culturelles et sociales des territoires ? Comment fixer des objectifs cohérents avec les ambitions nationales en matière de biodiversité ? Si la notion de réensauvagement est traversée de questionnements écologiques et politiques, son application offre un potentiel important pour restaurer la fonctionnalité des écosystèmes.
Derrière les débats techniques et les chiffres, les enjeux liés aux ongulés sauvages posent une question plus large : quelle place sommes-nous prêts à accorder au vivant, aux espèces sauvages (y compris celles qui résensauvagent spontanément les villes) dans des territoires façonnés par l’humain ?
Ni symboles idéalisés d’une nature intacte, ni responsables uniques des déséquilibres actuels, les ongulés sont avant tout des révélateurs. Ils racontent nos choix d’aménagement, nos usages du territoire, nos attentes parfois contradictoires vis-à-vis de la nature. Apprendre à cohabiter avec eux, c’est aussi accepter de repenser notre propre place dans les paysages que nous partageons.