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juin 2022  I  Article  I  IPBES  I  Biodiversité et agriculture

Tourisme animalier : quelles conséquences pour la faune sauvage ?

AuteursEve Afonso, maître de conférences en écologie à l’UMR Chrono-environnement de l’Université de Franche-Comté, Li Li, Professeur d’écologie du paysage au “Department of Wildlife Management and Ecosystem Health” de l’Université des Finances et d’Economie du Yunnan (Chine) et Patrick Giraudoux, Professeur d’écologie à l’UMR Chrono-environnement de l’Université de Franche-Comté.

Relecteur : Pierre Tousis, chargé de communication à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB).

Les sociétés humaines sont actuellement confrontées à un important paradoxe : alors que l’urbanisation augmente dans le monde entier, le besoin d’interagir avec la nature est de plus en plus fort. L’écotourisme, défini comme le « voyage responsable dans les zones naturelles, qui préserve l’environnement, soutient le bien-être des populations locales et contribue à accroître la sensibilité des touristes aux climats politiques, environnementaux et sociaux des pays hôtes »1, est aujourd’hui considéré comme l’une des industries les plus florissantes au monde2. Le tourisme animalier est l’une des formes les plus courantes d’écotourisme et inclut tant les safaris itinérants que des sites d’observation permanents. Aujourd’hui, les agences de voyage promettant des rencontres avec la faune sauvage se multiplient. Or, observer des animaux sauvages requiert de pouvoir se déplacer sur de larges zones végétalisées qui sont parfois difficilement accessibles et praticables, et de disposer des connaissances sur les exigences écologiques et comportementales de l’espèce, des écosystèmes qui les entourent.

 

Tourisme animalier : quelles conséquences pour la faune sauvage ? Photographie d'un Rhinopithèque de Biet (Rhinopithecus bieti) prise près du village de Xiangguqing, en Chine. Crédit Eve Afonso.
L'observation : une utilisation du sauvage qui a la cote

L’accoutumance à la présence humaine a été très étudiée par les zoologues, en particulier les primatologues. De longues périodes ont souvent été nécessaires pour que ces observateurs soient perçus par leur modèle d’étude comme des composantes inoffensives de l’environnement. Ces expériences ont eu l’avantage de produire de nombreuses connaissances sur le comportement animal3. En Asie, les premiers parcs à singes développés dans les années 1950 ont montré de nombreux avantages économiques, sociaux et psychologiques. Ces sites ont également été utilisés avec succès dans des programmes de conservation pour augmenter la taille de populations animales en danger4

 

L’installation de sites de nourrissage répond au caractère très condensé des itinéraires de touristes, souvent plus petits que l’habitat des espèces observées. Ces itinéraires sont rarement compatibles avec la nature du comportement de la faune sauvage, dont deux caractéristiques principales sont la mobilité et l’évitement5. Les individus occupent généralement une aire de répartition large comprenant de nombreux sites, et leur mobilité quotidienne pour se nourrir implique qu’il n’y a pas d’endroit particulier où ils peuvent être vus de manière prévisible. Ils évitent le contact avec les humains, qui sont assimilés à des prédateurs potentiellement dangereux. L’attraction vers des sites de nourrissage et l’accoutumance à la présence humaine ainsi qu’à des ressources alimentaires faciles d’accès et disponibles en abondance atténuent les comportements de mobilité et d’évitement6. L’organisation d’un apport systématique et régulier de nourriture dans des endroits fixes crée alors les conditions qui rendent observable un groupe d’individus à des lieux et des moments prévisibles. Comme il existe le prêt-à-porter dans la mode, Knight dresse la comparaison avec l’animal « prêt-à-voir »7.

 

Une question d’équilibre

Il est cependant indéniable que même le voyage le plus écoresponsable ne peut par nature être une activité sans impact environnemental. De nombreux auteurs s’accordent sur le fait que le tourisme animalier en particulier génère plus d’impacts négatifs que positifs. Les populations nourries ont des caractéristiques comportementales, physiologiques et écologiques qui se différentient progressivement des populations des sauvages8 9. L’apport régulier de nourriture en abondance réduit le temps passé à rechercher de la nourriture, diminuant ainsi l’étendue des domaines vitaux individuels qui se concentrent autour des sites de nourrissage. En conséquence, de petits groupes très denses se créent autour de ces sites, ce qui modifie profondément les rythmes d’activité journaliers, les comportements territoriaux et les relations sociales entre le groupe nourri et les individus extérieurs à ce groupe10 11.  

 

Le nombre d’individus composant les groupes nourris dépend d’un juste équilibre entre les capacités logistiques des gestionnaires de sites et la capacité de l’espèce à répondre à ces nouvelles conditions environnementales proposées par les gestionnaires. Quel que soit cet équilibre, les sites de nourrissage n’attirent généralement qu’une partie de la population, ce qui peut modifier l’accouplement aléatoire des partenaires sexuels, leur structure sociale plus généralement. Le risque est alors que les accouplements des individus nourris se fassent préférentiellement avec les individus situés à proximité dans le groupe nourri, ce qui peut influencer la diversité génétique par la dérive (perte de diversité génétique) et/ou la consanguinité. Comme les individus nourris sont concentrés autour des sites de nourrissage et peu motivés à étendre leur domaine vital, ils ont avec le temps de plus en plus de risques de se reproduire avec un individu apparenté. Chez le Rhinopithèque de Biet (Rhinopithecus bieti), singe montagnard endémique de la province du Yunnan (Chine), des sites de nourrissages ont été installés à partir de 2008 près du village de Xiangguqing. En quelques années, ces sites ont permis d’attirer et de fidéliser une cinquantaine d’individus régulièrement observables par les touristes. Relativement isolé par la présence des gardes, ce sous-groupe nourri est génétiquement différencié du reste du groupe, sa diversité génétique est moindre et son taux d’apparentement entre individus est élevé12. La perte de diversité génétique dans ce sous-groupe peut diminuer les chances du sous-groupe nourri à survivre à des périodes de mortalité élevée, par exemple à la suite d’épidémies13 14.

 

Un risque pour notre santé ?

En plus de favoriser l’agrégation d’animaux sauvages à des densités élevées, un comportement sédentaire et le chevauchement des domaines vitaux, les sites de nourrissage peuvent également augmenter les contacts interspécifiques, notamment avec les humains et la faune domestique. Ces éléments sont tous susceptibles de favoriser la transmission de microorganismes en augmentant les probabilités de rencontre avec un hôte et/ou un environnement contaminé15 (cf fiches 2, 14 et 19 de la mobilisation de la FRB par les pouvoirs publics français sur les liens entre Covid19 et biodiversité). Chez les primates, qui peuvent être en contact avec des pathogènes partagés avec les humains, les exemples d’épidémies dans des groupes nourris pour le tourisme sont nombreux (maladies respiratoires chez le chimpanzé de Schweinfurth16 ; rougeole chez le gorille de montagne ; etc.). Chez le Rhinopithèque de Biet, le sous-groupe nourri est plus souvent porteur d’amibes (89 % des individus) que le sous-groupe sauvage (33%). L’amibe Entamoeba polecki est présente à la fois chez les rhinopithèques, les porcs et les humains17. La circulation d’un parasite ubiquiste, ainsi que la forte prévalence parasitaire observée dans le sous-groupe nourri, soulèvent des questions sur les conséquences pour la conservation des singes nourris. 

 

Le tourisme, voûte socio-économique du rapport entre l’humain et l’animal

Si les différentes études présentées montrent certains des impacts négatifs des sites de nourrissage, elles ne prennent pas en compte les bénéfices socio-économiques que le tourisme animalier représente pour les communautés humaines locales, vivant dans des conditions de relative pauvreté. Ces bénéfices sont pourtant indispensables pour que les humains acceptent la  coexistence avec une espèce menacée pour laquelle chaque individu compte. Le tourisme animalier à Xiangguqing apporte suffisamment de ressources financières pour que les gardes assurent une surveillance qui limite le braconnage des Rhinopithèques et permet de financer des programmes de recherche et de sensibilisation à la conservation de cette espèce, qui est maintenant une des grandes causes nationales en Chine. Un centre accueillant les individus blessés a également été créé et recueille tous les ans plusieurs individus qui sont soignés et relâchés. Il n’est donc pas aisé de conclure qu’il faut rejeter toute forme de tourisme animalier, en particulier à travers la création de groupes semi-captifs. Des aménagements incluent par exemple la répartition des sites de nourrissage sur la plus grande étendue possible, en évitant tant que possible la présence de faune domestique sur ces sites, ainsi qu’une plus grande flexibilité sur les contacts entre individus nourris ou non, afin de favoriser un brassage génétique sont des mesures de conservations à envisager. 

 

Le tourisme animalier, bien que répondant à une forte demande d’interactions avec la nature, est donc loin de transporter les touristes dans des environnements correspondant à l’image idéalisée de la nature sauvage et s’intègrent généralement plutôt dans des socio-écosystèmes complexes fortement dominés par les activités humaines. L’impact de ce tourisme sur les espèces charismatiques, sur leurs écosystèmes, doit être évalué, anticipé, et géré.

#Ipbes9

À l’occasion de la publication de deux rapports majeurs par l’Ipbes sur « l’évaluation des valeurs associées à la nature » et « l’utilisation durable des espèces sauvages » lors de sa neuvième session plénière en juillet 2022, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité donne la parole aux chercheurs et acteurs pour aborder ces thématiques sous différents angles.

 

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Chercheurs

Eve Afonso, maître de conférences en écologie à l’UMR Chrono-environnement de l’Université de Franche-Comté

 

Li Li, Professeur d’écologie du paysage au “Department of Wildlife Management and Ecosystem Health” de l’Université des Finances et d’Economie du Yunnan (Chine)

 

Patrick Giraudoux, Professeur d’écologie à l’UMR Chrono-environnement de l’Université de Franche-Comté

Bibliographie

1          What is ecotourism ? The International Ecotourism Society (TIES). Consulté en 2015, à l’adresse https://ecotourism.org/what-is-ecotourism/

2          Balmford, A. et al. Walk on the Wild Side: Estimating the Global Magnitude of Visits to Protected Areas. Plos Biol. 13, e1002074 (2015).

3          Russon, A. E. & Wallis, J. Primate Tourism. (Cambridge University Press, 2014).

4          Jones, C. G. et al. The restoration of the Mauritius Kestrel Falco punctatus population. Ibis 137, S173–S180 (1995).

5          Knight, J. The ready-to-view wild monkey: The Convenience Principle in Japanese Wildlife Tourism. Ann. Tour. Res. 37, 744–762 (2010).

6          Knight, J. Making Wildlife Viewable: Habituation and Attraction. Soc. Anim. 17, 167–184 (2009).

7          Knight, J. The ready-to-view wild monkey: The Convenience Principle in Japanese Wildlife Tourism. Ann. Tour. Res. 37, 744–762 (2010).

8          Orams, M. B. Feeding wildlife as a tourism attraction: a review of issues and impacts. Tour. Manag. 23, 281–293 (2002).

9          Penteriani, V. et al. Consequences of brown bear viewing tourism: A review. Biol. Conserv. 206, 169–180 (2017).

10          Orams, M. B. Feeding wildlife as a tourism attraction: a review of issues and impacts. Tour. Manag. 23, 281–293 (2002).

11          Penteriani, V. et al. Consequences of brown bear viewing tourism: A review. Biol. Conserv. 206, 169–180 (2017).

12          Afonso, E. et al. Creating small food-habituated groups might alter genetic diversity in the endangered Yunnan snub-nosed monkey. Glob. Ecol. Conserv. 26, e01422 (2021).

13          Frankham, R. Relationship of Genetic Variation to Population Size in Wildlife. Conserv. Biol. 10, 1500–1508 (1996).

14          Keller, L. F. & Waller, D. M. Inbreeding effects in wild populations. Trends Ecol. Evol. 17, 230–241 (2002).

15          Murray, M. H., Becker, D. J., Hall, R. J. & Hernandez, S. M. Wildlife health and supplemental feeding: A review and management recommendations. Biol. Conserv. 204, 163–174 (2016).

16          Lonsdorf, E. V. et al. A Retrospective Analysis of Factors Correlated to Chimpanzee (Pan troglodytes schweinfurthii) Respiratory Health at Gombe National Park, Tanzania. EcoHealth 8, 26–35 (2011).

17          Afonso, E. et al. Feeding sites promoting wildlife-related tourism might highly expose the endangered Yunnan snub-nosed monkey (Rhinopithecus bieti) to parasite transmission. Sci. Rep. 11, 15817 (2021).

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