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juin 2022  I  Article  I  IPBES  I  Biodiversité et agriculture

Éduquer à l’environnement par l’approche sensible : racines anthropologiques et méthodologie pédagogique

Auteure : Edith Planche, ethnologue (UMR 5600 EVS) et directrice-fondatrice de l’association SeA, Science et Art

Relecteur : Pierre Tousis, chargé de communication à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB)

« La société contemporaine semble évoluer dans un monde inerte, où les animaux se déplacent, où les végétaux poussent et croissent, mus par et pour les mécanismes de la nature »1. Edith Planche, ethnologue, nous parle de cette conception ethnocentrique et anthropocentrique2 et rappelle l’importance de l’art et de l’ethnologie pour recréer le lien entre l’humain et la nature, indispensable à leur préservation.

 

Éduquer à l’environnement par l’approche sensible : racines anthropologiques et méthodologie pédagogique Dessins d'enfants représentant l'Apron du Rhône en l'intégrant dans la chaîne alimentaire issus d'un atelier © SeA, Science et Art/ Edith Planche.
À l'origine du clivage entre les humains et la nature

À l’aube du XXIe siècle, malgré l’irruption de l’incertitude et de la complexité, persiste encore la manière occidentale de structurer le réel pour séparer le sensible et la raison, le sujet et l’objet, la culture – apanage de l’humain, sujet capable de liberté comme de surplomber le monde du vivant – et la nature, conditionnée par des automatismes et non sujet d’intentions. Cette conception dominante des sociétés technico-scientifiques a conduit l’humain à s’extraire de ses subjectivités et à se séparer de la nature et des objets du monde. Le clivage séparant science et art et nature et culture procède du rationalisme qui nous demande de mieux objectiver le réel en nous séparant du sujet subjectif qui rêve et ressent. Ce même rationalisme, appliqué au monde et aux espaces qui nous entourent, coupe les humains de la nature, utilisée froidement. Cette rationalisation place les esprits dans le moule de la planification, contre la logique de la nature, plus souple. À l’échelle du temps, nos modèles de sociétés rurales du début du XXe siècle composaient encore avec la nature de proximité qui conditionnait la survie. Mais nos nouveaux modes de vie, régis par la technique, ont éloigné l’humain du lien direct avec ses sens et avec la nature.  

 

Nous sommes ainsi coupés du sol et du symbole ! Coupés du sol et des vers de terre par le béton, coupés du terroir et des ancrages locaux à la nature et coupés de la Terre comme biosphère. Mais nous sommes aussi coupés du symbole et d’une pensée fructifiante via la résonance sensible des couleurs, des formes et des idées qui s’expriment par l’art qui dit « plus » que ce qu’il ne montre. L’occident, dans son déséquilibre, a besoin de reconnecter avec le sol et avec le symbole, en réinjectant du sensible pour redonner du sens à son rapport au monde. Rétablir le sensible, c’est aussi redonner du volume, du vivant et de la vitalité à nos univers de vie, à notre environnement. Nous vivons dans un univers fonctionnel du signe où la pensée symbolique se heurte aux panneaux de signalisation routière. Nous ne voyons plus la Solanum lycopersicum gonflée de soleil, mais un ersatz de tomate vidée de sa substance vitale. Séparés du symbole, séparés du sol et séparés de nous-mêmes, où allons-nous dans un univers qui perd de sa substance naturelle ?

 

Retrouver la « pensée sauvage »

Avec la pandémie de la Covid-19, les mouvements d’éducation qui appellent à « sortir » pour lutter contre le syndrome du manque de nature ont pris de l’ampleur. Mais il semblerait que le réenchantement du monde est également nécessaire pour pallier au syndrome de perte de sens et de vitalité en changeant les paradigmes de nos rapports à l’environnement au sens large.  

 

Pour ce faire, l’association Science et Art propose des outils d’éducation à l’environnement par la culture, l’art et l’ethnologie pour tisser un rapport à l’environnement plus transversal, sensible et émotionnel. Elle préconise la « dérationalisation » et/ou le « réenchantement » de notre rapport au monde pour récréer les liens entre la raison et le ressenti, entre le rationnel et l’imaginaire, entre l’humain et la nature. Mais comment retrouver ces liens ?  

 

Le modèle pyramidal des sociétés modernisées pose l’humain comme maîtrisant la nature vue comme un objet (ou une ressource) silencieux. Les peuples animistes au sens générique s’inscrivent quant à eux dans une nature composée de lieux, d’animaux, de plantes et de minéraux avec lesquels ils sont en lien, positif ou négatif, tout en leur reconnaissant des intentions. Alors, tout devient vivant, tout s’anime ! Mais il ne s’agit pas de devenir amérindien ou aborigène. Sommes-nous boiteux de la « pensée sauvage » décrite par Lévi-Strauss comme une forme de pensée s’appuyant sur l’expérience sensible pour décrypter le réel ? La poésie pourrait permettre d’exprimer la part animiste de chacun et de mettre en lumière une forme de « pensée sauvage », de façon accessible à notre société. S’essayer à la posture du poète, c’est se remettre en relation avec le monde en l’écoutant. C’est reconnecter avec la nature en laissant de côté ses références classificatoires pour rentrer en contact avec elle via les sens et le « cœur », libre de tout étiquetage. Ainsi, il est plus aisé de s’abreuver de sa valeur intrinsèque porteuse d’enseignements. Reconnecter avec la nature, c’est laisser de côté ses références humaines pour dialoguer avec elle. Il s’agira ici de retisser les liens avec l’environnement, de réinjecter des « valeurs personnelles » (le sujet quotidien, local, corporel et l’intimité de la créativité artistique) pour motiver et donner du sens aux savoirs à intégrer. 

 

Il est donc nécessaire aujourd’hui de proposer des outils concrets pour tisser un autre rapport à l’environnement en sollicitant le sujet et ses affects. La reconnaissance par la société de cette expression du sensible, permettrait de contrebalancer un quotidien tout tracé qui semble parfois manquer de sens. Il semblerait que nos vies attendent de redonner toute la place à des modes d’appréhension du monde, féconds et productifs pour l’être et non pas seulement pour l’avoir.

 

L’éducation pour recréer du lien

L’art et l’ethnologie permettent de développer ces ancrages sensibles aux apprentissages et à l’environnement (milieu naturel comme milieu de vie) et donc à rétablir les liens et à réduire les distances entre soi-même et l’extérieur. Dans le cadre du projet Regards de Rhône, des animations ont été réalisées dans des classes d’enfants de l’école primaire. Celles-ci étaient destinées à sensibiliser aux questions de biodiversité à travers l’exemple de l’apron, poisson endémique du Rhône.  

 

L’approche artistique implique l’individu. En créant, chacun est porté par des émotions et donne de soi-même en mobilisant tout l’être et non pas seulement le raisonnement rationnel. L’animation propose aux enfants des activités artistiques comme le dessin et la poésie pour refléter des concepts scientifiques liés à l’apron. Ainsi, les enfants s’approprient cet animal comme leur poisson à préserver, car ils ont vécu une expérience intérieure par l’art et l’activation d’une pensée moins binaire.  

 

L’approche ethnologique restaure des racines par le récit affectif de la mémoire donnant de la densité au territoire et l’envie de le respecter. Les enfants ont pu enregistrer la valeur patrimoniale de l’apron, un petit poisson qui ne vit que chez eux. L’apron est pour eux le poisson du territoire porteur des valeurs rhodaniennes. Durant l’année scolaire, les écoliers travaillent sur l’identité rhodanienne et développent en parallèles leurs connaissances sur ce poisson. Ainsi, ils s’approprient sa sauvegarde, car s’inscrivant dans un sentiment d’appartenance au territoire. 

 

Les approches artistique et ethnologique ont en commun la capacité à rétablir du lien mais aussi du sens, de la vitalité et de la densité. Ces approches permettent de restaurer le lien avec la nature (avec les animaux, les végétaux, les minéraux, le vent) et le lien avec les murs (associations d’idées créatives, souvenirs) pour remettre du volume dans nos environnements, pour se situer en porte-à-faux avec ce paradigme objectiviste qui nous amène à évoluer dans un espace bétonné, quadrillé et fonctionnel.  

 

En réanimant l’espace de vivant et d’affects via l’art et l’ethnologie, en prenant la posture du poète qui dialogue avec la nature à l’image de l’animiste, cette approche éducative développe une connexion avec l’environnement. Elle restaure les liens sensibles avec les « objets » du monde dans un contexte dominant de l’artefact qui rencontre son point critique avec l’anthropocène. Devenons sensiblocène pour retourner l’anthropocène ! 

 

 

 

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1         E. Planche, Eduquer à l’environnement par l’approche sensible, Art, ethnologie et écologie, juin 2018, Chronique Sociale (Préface Allain Bougrain-Dubourg/Postface Jean Malaurie) 

2      L’ethnocentrisme correspond à la tendance à privilégier les normes et valeurs de sa propre société pour analyser les autres sociétés. Tandis que l’anthropocentrisme concerne un système qui place les humains au centre de l’univers, considérant que toute chose se rapporte à eux. 

#Ipbes9

À l’occasion de la publication de deux rapports majeurs par l’Ipbes sur « l’évaluation des valeurs associées à la nature » et « l’utilisation durable des espèces sauvages » lors de sa neuvième session plénière en juillet 2022, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité donne la parole aux chercheurs et acteurs pour aborder ces thématiques sous différents angles.

 

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Chercheuse

Edith Planche, ethnologue (UMR 5600 EVS) et directrice-fondatrice de l’association SeA, Science et Art.

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